24.06.2008

L’INSTRUMENT

Ça, on peut dire que je me fais tripoter par tous les doigts de toutes les couleurs des deux sexes mais surtout des hommes depuis mon dépucelage quand le premier m’a sorti de ma boîte doublée de velours rouge et que j’étais encore en plusieurs morceaux oh la belle sensation lors du premier assemblage ces mains qui tremblaient car ce fut un jeune homme qui eut l’honneur me faire sentir entière bien droite et fière ah ce premier son frisson après la pose de l’anche d’abord mal humectée maladroitement posée puis rectifiée et enfin bing bang bug pfuittt fausse note cela commençait bien hihihi…

Depuis ce moment quand même merveilleux cet épanouissement mon premier orgasme quand enfin maîtrisée mon initial amoureux s’envola… pour jouer au clair de la lune puis après quelques familiarités avec les gammes et un doigté douteux il entama un blues de sa composition plutôt décomposée faut bien commencer par là un jour certes mon acquisition était un cadeau de ses parents pour le bac avec mention quand voyant son impuissance à me faire vraiment jouir il décida avec l’accord des parents de me revendre dans un boutique d’occase de renommée tout de même…

En raison de ma date de naissance, de mon pedigree, de mon état quasi neuf je ne fus pas longtemps à faire le poireau dans le magasin où se précipitent musiciens pro ou amateurs ou chevronnés débutants s’abstenir je passais donc entre quelques bonnes pognes et lèvres agréables sur mon joli bec quelques baveurs dégoulinants aussi qui négligeaient de me ramoner à l’écouvillon j’en profitais alors pour fausser ma justesse avec mon barillet bien fait j’ai même eu l’heur de plaire mais zoui à une vedette du jazz très connue un brin prétentieuse et plutôt chafouine qui donnait parfois le change en compagnie de musiciens classiques j’ai donc eu droit aussi bien à du jazz dit free qu’au concerto de Mozart aux applaudissements de smokings et de chemisesàfleurs de dames compassées et de jeunettes libérées vous pensez bien que tout ceci ne me laissait pas indifférente et puis paf disgrâce pour une concurrente complètement surfaite une étrangère et me revoilà cette fois acoquinée avec un jeunot qui me maltraite que je ne sais plus quoi penser de bien et de mal je suis un peu perdue tourneboulée c’est quoi son truc du folk du quoi de quoi mais il s’occupe tellement bien de moi propre et prévenant démontée rangée dans ma boîte doublée de velours rouge et puis un jour l’oubli non mais vous vous rendez compte une touche avec une groupie et me voilà sur le carreau dans un coin de l’estrade laissée pour compte comme une vulgaire savate et les gars de la propreté oh les mecs c’est quoi ce truc ouvre pas j’te dis c’est quoi putain un biniou c’est une clarinette dis donc Selmer qu’elle s’appelle ça vaut combien et me voilà repartie pas loin quand le jeunot rapplique et donne la pièce et me reprend et me jure son amour éternel… avant quelques temps après de choisir de se mettre au saxo le traître quelle fin de vie sur le haut de l’armoire que je me languis j’ai pourtant plein de sons à dire encore au secours quelqu’un peut m’aider ? vous ? oui vous, là !...

©  Jacques Chesnel

17.06.2008

TICS

Ça pour être maniaque des mots et des chiffres il l’était cette manière par exemple de compter les expressions employées à tout bout de champ tenez à la radio cette journée au cours de laquelle il avait compté pendant les interviews 42 fois « voilà » 28 fois « effectivement » et 11 fois « c’est la raison pour laquelle » dont 5 par une ministre toujours la même effectivement et ce sur tous les sujets ainsi cette actrice dont les « voilà » revenaient toutes les 10 secondes pour expliquer que voilà et c’est la raison pour laquelle Geoffroy se considérait comme un maniaque affligé peut-être d’un syndrome dont il ignorait le nom et voilà… comme il était né à 0 :00 heure pile pile le 20 – 02 de l’année 1991, il s’était pris au jeu des palindromes aussi ne se levait-il qu’à 7 :07 repas à 12 :21 et 20 :02 (banal) et ne consentait à s’endormir qu’à 22 :22 (le must !) ou éventuellement à 23 :32 à cause d’un bon livre (rare) se réveillait immanquablement à 02 :20 d’un cauchemar récurrent (ne pas se rendormir avant 03 :30 ou pire) il craignait les dérèglements qu’il jugeait comme des maladies avec le moindre d’entre eux la journée était foutue et c’est la raison pour laquelle il était pointilleux et on peut même dire effectivement maniaque voilà… aussi le jour où il tomba amoureux pour de bon il décida que ce serait Anna et personne d’autre à moins que vous ne trouviez autre chose de plus court et de moins usité oui je sais Eve mais bon l’accent gâchait un peu… il avait trouvé cette brunette sur un site de rencontres elle ne lui plaisait pas tellement mais rien que le prénom aaaaaah il se décidèrent donc cette année 2020 (faute de mieux) pour le 21 :12 à 12 :21 il aurait préféré en été mais on ne fait pas toujours ce qu’on veut son radar métabolique ayant effectivement pris un coup de mou…pour la première entrevue physique ici n’étant pas possible c’est la raison pour laquelle ils allèrent donc à Laval (facile) au lieu de Noyon (tout autant) trop éloigné… Anna rentrée effectivement dans le jeu s’amusait fofolle de ces tics qu’elle jugeait un peu neuneu et eunuen (ça ne marche pas) premier accroc sans accord (là non plus) et voilà… le jour de leur union Julien et Anna eurent une pensée ému pour Georges Pérec et son grand palindrome composé effectivement de 5566 lettres (bigre) puis plus tard ils eurent une fille prénommée Ada en souvenir de Vladimir Nabokov et de son ardeur… sensibles à la perfection totale ils envisagèrent de mourir ensemble au plus tard le 22/11/2112 entourés de leurs 10 petits-enfants (là effectivement il y a une faute involontaire) fruits de l’union d’Ada et d’Eric Cire effectivement le bien nommé conservateur du musée Grévin et de Madame Tussaud réunis.

Au jour d’aujourd’hui et aux dernière nouvelles d’eux, il n’y en a pas et c’est la raison pour laquelle voilà effectivement… la fin.

© Jacques Chesnel

29.04.2008

CHEVAUCHÉE

Oui, j’y étais ; à l’Espace Cardin en 1974 quelques jours après la première de la création de la pièce La Chevauchée sur le Lac de Constance avec accrochez-vous Jeanne Moreau, Delphine Seyrig, Michaël Lonsdale qu’on prononçait Michel, Samy Frey et Gérard Depardieu presque débutant au théâtre… il venait de tourner dans les Valseuses et était qualifié de Marlon Brando français… gros succès de cette pièce de Peter Handke mise en scène par Claude Régy un peu de scandale aussi trop intellectuel abscons lire les critiques de l’époque… j’y étais allé pour Jeanne Moreau dont j’étais amoureux de loin dont je suis toujours amoureux d’aussi loin je la trouvais je la trouve encore fascinante dans les Amants Jules et Jim Ascenseur pour l’échafaud la déambulation de Florence sur les Champs-Elysées et la musique de Miles même que Mina me faisait me fait toujours des crises de jalousie vous voyez le genre qu’est-ce qu’elle a de plus que moi mais rien et tout ma chérie c’est elle Jeanne la grande Moreau et toi c’est toi et je t’aime je sais Jérôme mais Jeanne quand même et ce texte cette chevauchée dont on ne parlait pas entre nous je me souviens qu’à l’époque j’avais été cloué sur mon fauteuil la voix et la diction de Seyrig la présence émouvante de Jeanne celle impressionnante de Depardieu son maquillage les maquillages les costumes d’Yves Saint-Laurent le décor plutôt son absence y avait-il un décor je ne cherchais surtout pas à comprendre seulement à me laisser emporter par le verbe les gestes poses et attitudes la noblesse de Samy Frey les acteurs jouant des acteurs et maintenant j’ai un doute un sérieux doute je me demande s’il n’y avait pas Bulle Ogier dans la distribution la petite et grande Bulle je me demande encore qui pourra me le dire qui ? c’est loin et c’est près à la fois c’est vague et précis tout autant j’avais lu le texte de présentation l’auteur s’était inspiré d’un poème du XVIIième siècle un chevalier sur le lac de Constance sa traversée du lac je voulais chercher le rapport avec cette mort qui erre l’atmosphère inquiétante de cette pièce énigmatique des spectateurs qui partent cette fin qu’a-t-il pu se passer ?...

… oui, j’y étais à ce concert de Bill Evans à Paris à l’Espace Cardin en 1979 là où cinq ans plutôt j’avais assisté intrigué médusé empoigné ligoté par ce spectacle j’y pensais fort sur ce même plateau où Bill après le concert et après un court instant de repos dans le brouhaha des loges s’était éclipsé pour rejoindre le piano qu’il trouvait si bien pour jouer seul pas longtemps bientôt entouré d’une dizaine d’admirateurs triés sur le volet par Francis dont il était l’hôte Bill était penché sur le clavier comme à son habitude et Jeanne était là avec nous avec moi sur le plateau dans son costume de scène et Michaël qu’on prononçait Michel et Delphine et Samy et Gérard et peut-être Bulle aussi je sentais fort leur présence à mes côtés Bill enchaînait Waltz for Debby I do it for your Love Laurie et je ne me rappelle plus très bien quels autres thèmes et cela durait depuis longtemps quand un machiniste entre deux brefs silences bon la récré est terminée on ferme messieurs dames et il coupe la faible lumière du plateau et Bill continue dans le noir ohé dites j’ai pas envie de louper mon dernier métro et Jeanne me prend la main et Francis va trouver le gars attendez attendez on va vous donner de quoi prendre un taxi tenez voilà cent balles alors là vous pouvez continuer autant que vous voulez et Bill persiste encore longtemps et puis Jeanne me lâche la main et le Chevalier repart sur le lac de Constance peut-être avec Bulle comment savoir qu’a-t-il pu se passer ? et cette fin…

Ce fut le dernier concert que Bill donna à Paris. L’un de ses plus beaux, le plus prémonitoire de sa fin prochaine ? et cette fin…

©  Jacques Chesnel

22.04.2008

PANDORES

Une voiture bleue azur sur le parking, deux claquements de portière comme deux coups de feu… début de l’apéro du midi vers 14 heures… bonjour la compagnie …quoi, les cognes… ils sont deux comme toujours, un grand maigre et un p’tit gros, style Don Quijote et Sancho Panza, le trio avec leur Rossinante à gyrophare… Axel se lève, vous prendrez bien un verre avec nous, c’est pas d’refus… voilà, heu, à la brigade on nous a signalé l’évasion d’un détenu dangereux de la prison centrale condamné à perpète pour plusieurs meurtres… ah !... alors vous savez par les temps qui courent, vu que vous êtes isolés on a préféré vous avertir d’autant que maintenant y en a trois, deux individus qui l’attendaient, ce sont des durs et ils doivent être armés alors… le grand parle, le petiot s’éponge, tous deux descendent leur verre d’un seul coup d’un seul… c’est pas d’refus et hop un deuxième… nos compagnes trouvent d’un seul coup qu’il fait frisquet et vont chercher une tite laine, les mecs se regardent en ricanant… il paraît même qu’ils on pris un gamin en otage avec bagnole… bordel, c’est du sérieux alors… une rincette, c’est pas d’refus ter… tu as toujours ton fusil, un 16, Axel ?... oh on va pas commencer à paniquer… bon, c’est pas tout ça mais faut qu’on aille prévenir les autres fermes… vous n’avez pas de téléphone portable, faut que vous fassiez du porte-à-porte ?… regards gênés des deux pandores… ma voisine me dit à l’oreille hé et si c’était eux les malfrats déguisés en flics, hein… tu rigoles, dis-je, mais au fait pourquoi pas… pas de panique bis… au même moment, sonnerie de téléphone tout près, le Birdland de Weather Report, la classe, le grand fouille dans sa poche et sort… un mobile, ouf… allo, oui oui, non, bien chef… et il rengaine son engin et on respire… bon faut qu’on y aille maintenant surtout ouvrez l’œil et le bon, à la revoyure m’sieur-dames… Quichotte et Panza s’en vont très dignes retrouver la Rossinante bleue, les deux coups de feu, vroum vroum…

Ils sont déjà venus, pas eux, quelques autres, au début de notre installation il y a cinq ans, on les voyait souvent, intrigués par les allées et venues, par le nombre de visiteurs, par les bruits qui ont couru sur nos soirées proustiennes, drogue, partouze et quoi encore… après, ils sont venus pour les vols quand on était pas là, trois ou quatre fois, sans succès dans leurs recherches, il y a bien de temps en temps une voiture noire qui rode tous feux éteints et il y en a ici qui ont eu peur… ils sont sympas, un peu  frustes mais pas très efficaces sauf pour le p’tit blanc sec…

ah ! la sieste sur la terrasse, tout le monde est là sauf les baiseurs qui rappliquent après et se vautrent dans l’herbe… alors pas trop fatigués les amoureux ?... quoi vous repartez déjà oh faut assurer quelle santé… deux coups de feu plus loin niveau parking… les portières ?, les pandores ou bien ?... on se lève, certaines se revêtent en hâte, certains se rajustent… et revoilà tranquilles comme baptistes le duo comique le Chevalier à la triste figure couperosée flanqué du fidèle Sancho au sang chaud olé… bon c’est pour vous dire qu’y faut pas vous inquiéter les trois gars ont été repris ya eu du grabuge, échanges de tirs, un brigadier-chef a été blessé, un des truands aussi… c’était des coriaces mais on les a eu avec du renfort d’après ce qu’on sait mais il doit y en avoir quelques-uns en fuite enfin les nouvelles vous savez… vous auriez pu nous téléphoner… ben vous savez les mobiles ça ne passe pas toujours par ici alors on a préféré venir disent-ils en louchant sur la table où sont les verres et les bouteilles vides naturellement… attendez on va en chercher une nouvelle pour fêter ça dit Axel tout content…

… et c’est à ce moment là qu’en provenance du parking on a entendu les premiers coups de feu et les cris qui se rapprochent.

© Jacques Chesnel   (Jours heureux à Belavit)

16.04.2008

CARAVANES

(À René Urtreger)

Apparemment tout le monde est d’accord : c’est le plus grand festival de jazz en Europe ; les revues, les journaux, le public, tout le monde est d’accord… unanimité, pour une fois. Le lieu, sublime ; la période, beaux jours et nuits somptueuses ; le temps, parfait ; l’organisation, irréprochable ; la programmation, top niveau, rien que du très bon, parfois du génial, jamais ou presque jamais du mauvais, le top, je vous dis et depuis toujours.

Il y a quelques chose qui m’avait choqué quand même la première fois que j’y vins il y a longtemps : les caravanes, plutôt des espèces de baraques, de baraquements d’après-guerre pour accueillir les musicos y compris les vedettes et à côté les toilettes du même tonneau j’oserais dire… bon, on n’avait pas lésiné sur les plantes vertes, sur le tapis rouge à l’entrée de chacune pour faire comme à Cannes, sur l’éclairage multicolore, mais bon c’était des caravanes, des baraques pas des loges et ça en faisait office et les musiciens devaient s’en contenter car alors à l’intérieur alors là le confort suprême voire le luxe pour les vedettes. Des fauteuils, un canapé, une table basse garnie de boissons et de fruits frais, des bouteilles et un frigo, dans chaque, la classe quoi.

Cette année là j’avais eu un badge par un copain du coin qu’avait des accointances avec marqué dessus backstage, j’avais le droit de me trimbaler dans cette sorte de village derrière la grande scène et je vous dirai que j’en profitais un max… le nombre de musiciens de vedettes oulah j’en avais les yeux qui rodaient tout partout et j’en perdais pas une miette je vous ferai dire… un jour que j’avais sympathisé avec un guitariste de renom dont je ne me rappelle plus le nom mais bon, il m’invita à entrer dans la loge réservée à son groupe ; il en défilait du monde avec des rires énormes des tapes dans le dos des embrassades amicales et je fis des connaissances je baragouinais un peu on se comprenait on se marrait tout le temps même quand on comprenait pas…

Le dernier jour il y avait du monde rien que des grosses vedettes dis donc des pointures comme on dit ; avec mon guitariste on est entré dans la plus grande putain quelle ambiance tout le monde parlait en même temps et c’était des souvenirs des histoires hé mec tu te souviens de Ron Jefferson à Antibes vous êtes swing ?, de Grappelli racontant ses aventures avec des matelots à Amsterdam, du tromboniste qu’on a balancé tout habillé dans une piscine attends attends François Guin oui c’est lui tu te souviens et de Cat Anderson faisant le bœuf avec Keith Jarrett et Christian Escoudé avec Bill Evans, non ?, si j’te dis à Cimiez en 78 et Jacques Thollot à Nîmes avant Weather Report hein et Nina Simone chantant au clair de la lulune qu’on l’a sifflée et et et…

Dans un coin un homme en costume noir avec chemisette blanche, un sourire jusqu’aux oreilles, un air d’éternelle jeunesse…quelqu’un s’approche de lui, et toi qui a joué avec Miles et Lester qu’est-ce que tu nous racontes, René ?...

© Jacques Chesnel

09.04.2008

TIGRES

Belavit, c’est comme un pèlerinage, laïque, of course, amical surtout, un besoin de se ressourcer au contact d’amis très chers, de passer un moment toujours trop court mais plein ras-bord d’événements prévus ou imprévisibles, le pied quoi, bleu de surcroît… comme ce ciel d’été.

Outre l’accueil fraternel des hôtes, leurs chats jumeaux Gérald et Gérard, difficiles à identifier, pelage roux, bien tigrés une petite visible différence, une queue plus petite oh deux centimètres pas plus mais suffisant. Me reconnaissaient-ils d’une année l’autre, un peu de méfiance la première journée quelquefois moins, le temps que les méninges remettent les souvenirs en place… et alors que je te frotte sur le pantalon, que je saute sur les genoux à la moindre occasion de s’asseoir, et la turbine du ronronnement à fond vitesse supérieure volume maxi… et de violents coups de tête dans le menton, le pétrissage du pain sur la cuisse nue, doux d’abord, les yeux qui se ferment (ouverts on dirait des yeux de femme, Ava Gardner pour Gérald, Audrey Hepburn pour Gérard, de quoi craquer, non) aïe, le con mais il me griffe, une petite perle de sang, comment le chasser, faut savoir endurer… c’est tellement beau l’amuuuur !... et que j’te gâtouille hein mon coquin, qu’il est mimi et ses petites roubignolles pour les donzelles hein petits salopards de matous tigrés…

Au dîner, du monde et du beau, de la bouffe et de la bonne comme la fumette qui suit au dessert, et ces bouteilles à peine débouchées déjà vides, du château kèkechose bien gouleyant… et hop, purée lequel est-ce qui me saute dessus, ce n’est plus de l’amour c’est de la rage mais et je m’en fous ils sont vaccinés alors… dis donc tu as la cote me glisse ma voisine, ton parfum peut-être sans doute, ricane t’elle… me ferais-je draguer, il y a tant de nouvelles façons… bon, au fait 23 heures 32 (j’ai un goût prononcé pour les palindromes horaires, ainsi le matin réveil à 8 :08, déjeuner à 12 :21 et le soir…) excuses m’sieur-dames mais quand c’est l’heure, bonne nuit et bonne bourre à tertous…

Je me dirige un peu allumé vers ma chambre dans le noir, suivi par l’un des deux tigrés, dans l’obscurité lequel, Géqui ?, baaaah, je baille, je rote, je pète, je digère et je dis gère aussi… et rentre avec le greffier qui se faufile pffffffffffft avec un miaulement bizarre… je me déshabille en maugréant et sombre dans le lit et dans le sommeil du juste… ô pas longtemps car vers 1 heure 01, je me réveille en sursaut et impossible de replonger… alors en désespoir et en bonheur de cause, je pris un livre, un de ceux qui ne me quittent jamais, cette fois le Gîtes d’un de mes nombreux auteurs favoris, Julio Cortázar et allez savoir pourquoi je tombais au hasard des pages sur la nouvelle Bestiaire dans laquelle il est question d’un tigre dans une maison, tiens donc !... et un peu plus tard, sans doute vers 2 :02, je replonge avec Morphée accompagné du feulement d’un des deux G…

… maintenant je nage dans un bain de sang, le ventre labouré de coups de griffes monstrueuses, multiples… et ces hurlements provenant d’une cohorte d’innombrables tigres roux qui s’acharnent en une sorte de bacchanale sur mon abdomen que je protège à deux mains pour éviter la dispersion de mes viscères si chers non non c’est à ma poitrine que les nombreux monstres roux, des TIGRES énormes, s’attaquent ensuite, déchirent, écartèlent, furieuse sarabande non non pas mon cœur pas ma gorge et tout cette rivière de sang, ce déballage de tripes, de caillots…ah !  non non pas les yeux pas mes yeux… et pourtant si, les yeux… ahahah NON…

je suis réveillé par de doux ronronnements oh le tendre regard de Géqui, ses yeux d’Ava Hepburn ou ceux d’Audrey Gardner et ce pain caressant sur mon torse, délicieux petit tigre roux super minou et ce soleil par la fenêtre si jaune si roux aussi… une belle journée commence à Belavit… une de plus…

©  Jacques Chesnel (Jours heureux à Belavit)

02.04.2008

RENCONTRE

(en hommage à Cesare Pavese et Bianca Garufi)

 

- Entrez, dit-elle                                      Il entendit : « Entrez »    

Elle semblait irritée, sans raison                          Le ton lui déplut

La porte s’ouvrit, lentement                                 Il ouvrit la porte, sûr de lui

- Jean, toi, ici, dit Marthe                                     - Bonjour Marthe, dit Jean

Il avait un drôle d’air comme déprimé                  Elle paraissait lasse, enlaidie

Elle était étendu sur le sofa                                  Affalée sur les coussins du divan

Marthe se redressa, mollement                            Immobile, figée

- Regarde-moi                                               Regard inexpressif, comme vide  

Ses yeux étaient ailleurs                                 - Regarde-moi, dans les yeux  

Elle le trouva bouffi                                        Ses paupières lourdes, gonflées

Mou. Gêné, peut-être                                           Son teint jaune, fané

Marthe leva la main droite                                    Jean remua son bras, gauche

- Toi, enfin, pourquoi ?                                          - Moi, toujours, pourquoi ?

Un bruit dehors, loin                                              Un meuble craqua, tout près

Un sursaut ; elle inquiète, nerveuse                      Elle d’habitude si calme

- Tu vas bien, demanda Marthe                             - Oui, dit-il. Et toi ?

- Moi aussi, bien, merci, dit-elle                             - Bien merci. Elle mentait

Elle mentait, bien sûr                                             Cela se lisait sur son visage

Pouvait-il deviner…                                                Les soucis, évidemment

- Et… Jacqueline, hésita-t-elle                               Lui parler de Robert ?

Il ne me regarde toujours pas                                - Elle est chez sa mère, à Tours

- Robert est dans le sud, dans le Lot                     Il s’en foutait de ce type

Il a un travail fou                                                     Un playboy, et sportif

Il s’en fichait pas mal                                              - Ah !, bon

                                 Ils se regardèrent enfin, quelques secondes

                                 Ils rougirent en même temps, tout d’un coup

 

Elle se senti ridicule                                                Elle a dû s’en rendre compte

Il a rougi, il ne change pas                                     Tiens, cette rougeur

Si, il perd ses cheveux                                            Ce teint l’inquiétait

Le même teint de capitaine                                     Depuis longtemps depuis toujours

- Quel temps, remarqua Marthe                              On entendait la pluie, forte

Elle n’aimait pas cela                                               - Oui, un vrai temps de saison

C’est tout ce qu’il disait                                            Parlera-t-elle ?, maintenant

 

                                 - Eh bien voilà, dirent-ils d’une même voix

                                 Ensemble, il éclatèrent de rire, tout d’un coup

 

L’odeur l’incommodait                                               Il sentit son parfum

Infinity ? Cardin ?                                                      Je n’aime pas, du tout

Robert lui avait offert pour…                                     Un parfum, quelle idée !

Marthe avait comme un sourire                                Il fit un pas vers le divan

- Assied-toi, dit-elle                                                 - Merci Marthe, dit-il, soulagé

Elle se redressa sur les coussins                             S’asseoir un peu ; ouf !

Il croise toujours ses jambes                                    Sur le bord, comme cela

C’est une manie                                                        Son geste de la main, un tic

                                      Ils se toisèrent, ils sourirent

 

Il va me demander si je suis…                                 -  Que dit le, ton médecin ?

- Tu sais comment ils sont                                        Elle lui cachait quelque chose

Ce médecin lui avait dit, tout                                     Tous pareils, enfin presque tous

- Tu veux boire quelque chose ?                               Il n’avait pas soif, pas tellement

- Un jus de raisin ?, un coca ?                                   - Je veux bien, merci, dit-il

Elle sonna, une fois                                                   Il se leva. – J’y vais

-Non, Adèle va venir ne te…                                     Il sortit, pour se détendre, un peu

 

                                 La bonne et Jean se rencontrèrent dans le couloir

                                 Il connaissait le chemin, il revint avec le plateau

 

Elle regardait la porte                                                 Il poussa la porte, du pied

- Pose-le là, sur la petite table                                    Le plateau plus grand que la table

 

                                         Ils burent longuement, en se regardant

 

- C’est frais                                                                  - Oui, c’est bon

- Tu te souviens ?                                                        - De quoi ?

- L’hôtel des Dunes, Pâques 78                                  - La Bonne Auberge , été 82

- Quatre jours de calme, la mer                                   - 7 jours de folie, la montagne

- Le maître d’hôtel joli garçon                                      - La petite serveuse, allumeuse

 

                                                            - Oui

 

Elle grimaça ; trop froid                                                Il but tout, d’un trait

Quelques gouttes sur le tissu                                       Jean la vit se crisper

La douleur revenait, oooooh                                        - Tu n’as besoin de rien

Il devrait partir, il le faut                                                Il se sentait bien maintenant

Qu’il ne me voie pas                                                     C’était comme avant, presque

- Non merci, tu es gentil                                                Marthe lui parût plus pâle

- Qu’il parte, mais qu’il parte                                         Il s’approcha, troublé

- Jean… non, n’approche pas                                       - Marthe, qu’as-tu, dis-moi

                                     Leurs gestes étaient comme suspendus

                                         Le temps s’arrêta, pour un temps

Marthe avait un malaise                                                Jean avait compris

Quelque chose comme…                                              Elle avait un malaise

Une douleur qui venait de…                                          Il devait faire quelque chose

Elle sonna, plusieurs fois                                               Appeler, sonner, quoi faire ?

Fébrilement, vite, vite                                                     Il sortit, rapidement

 

                     Une infirmière et Jean se rencontrèrent dans le couloir

                                  - Pardon, Monsieur, Madame appelle

                                  Il restait là, planté ; l’infirmière courait

 

Jean allait revenir, il le fallait                                          Quand il revint, il vit

Robert était loin                                                              Lointaine, ailleurs

La douleur bougea en elle                                              La pluie tombait toujours

- Viens, dit-elle faiblement                                              - Viens, entendit-il, à peine

Il s’avançait                                                                     Elle lui souriait

- Ce n’est rien, tu sais                                                     - Bien sûr, je sais

- Je dois… garder la chambre                                        - Ne bouge pas, Marthe

- Je crois que je vais dormir                                            Elle fermait les yeux

- Tu … tu reviendra, Jean, dis ?                                      - Oui je vais revenir

- Au revoir, Jean                                                              - Adieu, Marthe

 

                                              Le temps s’arrêta encore

                                              Quelque temps…

 

Il sortit comme un somnambule, quitta le trottoir, la moto fonçait sur lui. Il vit, trop tard.

                                                 Le choc fut terrible.

                 Marthe, sur le sofa, souriait, le sommeil venait lentement

 

- Jean, dit-elle, dans un souffle                                        - Marthe, expira-t-il, Mar…

 

© Jacques Chesnel

31.03.2008

LA CHAMBRE, LA LOGE

Quand Martial ouvrit la porte de la chambre après avoir frappé si doucement que je n’avais rien entendu, je tenais la main de Melinda, je la retirai doucement elle la reprit la serra fort en murmurant non. Martial s’avançait gauchement avec son bouquet de fleurs, des arômes dont l’odeur se mélangea rapidement avec celle écœurante de tout hôpital. Il s’approcha du lit et se pencha vers Melinda disant non dans un souffle, nos regards gênés se croisant, drôle d’ambiance.
Je, dit-il
Non, reprit Melinda, rien ne dis rien et pars vite
Je, dis-je
Non, toi tu restes
Mais
Tu restes, dit-elle, m’étreignant la main qui me fit mal, craquement des doigts, surpris de sa force.
L’odeur devenait vraiment insupportable, je ne veux pas de tes fleurs et sors, vite
Mais
La porte s’ouvre alors, il est l’heure on va prendre la température maintenant, si ces messieurs veulent bien sortir un minute, elle lâcha ma main, Martial haussa les épaules, l’infirmière secoua le thermomètre, un peu de musique non, elle mit la radio sur FIP c’était Paul Desmond…

Quand Paul Desmond ouvrit la porte de la loge, son premier regard fut pour la table, bon c’était la bonne marque de whisky ouf. Le verre était en carton il aurait préféré qu’il soit en verre mais bon. Derrière lui, une blonde enturbannée façon Beauvoir s’approcha et lui mit la main sur les yeux qui c’est hein Marina nan perdu Melinda petit voyou qui attendais- tu petit voyou mais toi bien sûr. Derrière elle, un balèze gominé du genre gangster années 30 hé Paul j’ai un nouveau contrat pour toi au Vanguard tu piges okay mec bonjour Marina nan c’est Melinda spèce de connard Desmond lui pris la main non pas toi dégage mec dit-elle au gommeux. Il me gonfle, et en plus je peux pas saquer son odeur on dirait celle de l’hôpital ou des arômes
Tu restes, bouge pas
Hola vous deux, dit le gangster, vous jouez à quoi, hein ?
Aïe mes doigts heu tu serres trop fort
La porte s’ouvre c’est à vous Paul dans deux minutes, les gars du MJQ sont prêts

L’infirmière sortie, je suis rentré seul dans la chambre, Martial m’avait dit dans le couloir je n’en peux plus de la voir comme cela tu te rends compte, Melinda me souriait elle avait l’air heureuse elle avait éteint la radio…
© Jacques Chesnel.

CHAMBOULE-TOUT

Cette fête foraine n’était pas comme les autres, celles de maintenant, elle ressemblait à celles des camp agnes du siècle dernier et même de celui d’avant, une foire agricole surtout avec quelques manèges puis moins d’agricole et plus de manèges et aujourd’hui rien que des manèges mais pas les mêmes, maintenant plus sophistiqués et aussi plus dangereux… celle-là conservait ses manèges à l’ancienne à part les auto-tamponneuses et la chenille, on y poussait encore à la main avec des gars bâtis comme des Tarzan ; il y avait bien sûr les balançoires pour les petits et les balancelles pour les grands où les filles en robe ne payaient pas pour que les badauds reluquent leurs dessous ce dont ils ne se privaient pas, c’est d’ailleurs là que j’ai connu mes premières émotions de braguette, de plus en plus haut y avait une grande brune on aurait dit qu’elle le faisait exprès… mais ce que nous les jeunes d’alors on préférait ensuite c’était le chamboule-tout, on s’en donnait à cœur joie avec les balles enveloppées de chiffon pour taper et descendre les figurines représentant les gloires nationales ou locales, les politiciens, les maires, les vedettes à la mode et tout…qu’est-ce qu’on se marrait et pan sur machin et pan sur l’autre tiens pan dans la tronche… quand le fils a repris suite au décès du paternel, il a changé les gueules à démolir tous les ans, je me souviens des yé yé dans les années 60, on en foutait plein la tronche au Johnny, à la Sylvie , à Richard Anthony, Franck Alamo et Sheila la môme Chancel que sa figurine était toute déformée tant on tapait dessus on tapait … on y allait tous les soirs déchaînés qu’on était vas-y Jeannot vas-y Momo… et puis une année au début des années 80 je crois bien alors là on en revient pas encore dis donc, le fils allez savoir pourquoi ousqu’il avait pu pêcher cette idée il avait mis des musiciens des musiciens à nous des musiciens DE JAZZ tu te rends compte il y avait là les bobines d’Armstrong, Ellington, Coltrane, Monk, Miles Davis et Goodman bon Goodman on allait rien dire de trop, mais les autres on allait pas en rester là d’autant qu’on avait jamais vu autant de mecs se les bombarder, les cons ricanaient tiens dans sa gueule au négro et vlan vlan vlan… nous on faisait la gueule, on matait les gus avec leurs gueules de tarés on les repéraient ya le gars machin et celui qui sert de bedeau qu’y tapait comme un dingue sur Coltrane non on allait pas en rester là on ne pouvait pas en rester là… sans un mot on s’est retrouvé toute la bande sur le coup de deux heures du mat’ après que les gars de la sécurité soient partis on était cinq (Louis, le Duke, John, T.S. et moi Mimile) on a bousillé le stand mon vieux en dix minutes avec des marteaux et des manches de pioche on a tout mais alors tout cassé sauf les trombines des musiciens qu’on a emportés comme des reliques sauf Goodman qu’on sauva quand même in extremis un vrai champ de ruines hé ho hein toi le fils t’a compris on touche pas à nos idoles à nous pauv’ con.
© Jacques Chesnel