24.06.2008
L’INSTRUMENT
Ça, on peut dire que je me fais tripoter par tous les doigts de toutes les couleurs des deux sexes mais surtout des hommes depuis mon dépucelage quand le premier m’a sorti de ma boîte doublée de velours rouge et que j’étais encore en plusieurs morceaux oh la belle sensation lors du premier assemblage ces mains qui tremblaient car ce fut un jeune homme qui eut l’honneur me faire sentir entière bien droite et fière ah ce premier son frisson après la pose de l’anche d’abord mal humectée maladroitement posée puis rectifiée et enfin bing bang bug pfuittt fausse note cela commençait bien hihihi…
Depuis ce moment quand même merveilleux cet épanouissement mon premier orgasme quand enfin maîtrisée mon initial amoureux s’envola… pour jouer au clair de la lune puis après quelques familiarités avec les gammes et un doigté douteux il entama un blues de sa composition plutôt décomposée faut bien commencer par là un jour certes mon acquisition était un cadeau de ses parents pour le bac avec mention quand voyant son impuissance à me faire vraiment jouir il décida avec l’accord des parents de me revendre dans un boutique d’occase de renommée tout de même…
En raison de ma date de naissance, de mon pedigree, de mon état quasi neuf je ne fus pas longtemps à faire le poireau dans le magasin où se précipitent musiciens pro ou amateurs ou chevronnés débutants s’abstenir je passais donc entre quelques bonnes pognes et lèvres agréables sur mon joli bec quelques baveurs dégoulinants aussi qui négligeaient de me ramoner à l’écouvillon j’en profitais alors pour fausser ma justesse avec mon barillet bien fait j’ai même eu l’heur de plaire mais zoui à une vedette du jazz très connue un brin prétentieuse et plutôt chafouine qui donnait parfois le change en compagnie de musiciens classiques j’ai donc eu droit aussi bien à du jazz dit free qu’au concerto de Mozart aux applaudissements de smokings et de chemisesàfleurs de dames compassées et de jeunettes libérées vous pensez bien que tout ceci ne me laissait pas indifférente et puis paf disgrâce pour une concurrente complètement surfaite une étrangère et me revoilà cette fois acoquinée avec un jeunot qui me maltraite que je ne sais plus quoi penser de bien et de mal je suis un peu perdue tourneboulée c’est quoi son truc du folk du quoi de quoi mais il s’occupe tellement bien de moi propre et prévenant démontée rangée dans ma boîte doublée de velours rouge et puis un jour l’oubli non mais vous vous rendez compte une touche avec une groupie et me voilà sur le carreau dans un coin de l’estrade laissée pour compte comme une vulgaire savate et les gars de la propreté oh les mecs c’est quoi ce truc ouvre pas j’te dis c’est quoi putain un biniou c’est une clarinette dis donc Selmer qu’elle s’appelle ça vaut combien et me voilà repartie pas loin quand le jeunot rapplique et donne la pièce et me reprend et me jure son amour éternel… avant quelques temps après de choisir de se mettre au saxo le traître quelle fin de vie sur le haut de l’armoire que je me languis j’ai pourtant plein de sons à dire encore au secours quelqu’un peut m’aider ? vous ? oui vous, là !...
© Jacques Chesnel
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17.06.2008
TICS
Ça pour être maniaque des mots et des chiffres il l’était cette manière par exemple de compter les expressions employées à tout bout de champ tenez à la radio cette journée au cours de laquelle il avait compté pendant les interviews 42 fois « voilà » 28 fois « effectivement » et 11 fois « c’est la raison pour laquelle » dont 5 par une ministre toujours la même effectivement et ce sur tous les sujets ainsi cette actrice dont les « voilà » revenaient toutes les 10 secondes pour expliquer que voilà et c’est la raison pour laquelle Geoffroy se considérait comme un maniaque affligé peut-être d’un syndrome dont il ignorait le nom et voilà… comme il était né à 0 :00 heure pile pile le 20 – 02 de l’année 1991, il s’était pris au jeu des palindromes aussi ne se levait-il qu’à 7 :07 repas à 12 :21 et 20 :02 (banal) et ne consentait à s’endormir qu’à 22 :22 (le must !) ou éventuellement à 23 :32 à cause d’un bon livre (rare) se réveillait immanquablement à 02 :20 d’un cauchemar récurrent (ne pas se rendormir avant 03 :30 ou pire) il craignait les dérèglements qu’il jugeait comme des maladies avec le moindre d’entre eux la journée était foutue et c’est la raison pour laquelle il était pointilleux et on peut même dire effectivement maniaque voilà… aussi le jour où il tomba amoureux pour de bon il décida que ce serait Anna et personne d’autre à moins que vous ne trouviez autre chose de plus court et de moins usité oui je sais Eve mais bon l’accent gâchait un peu… il avait trouvé cette brunette sur un site de rencontres elle ne lui plaisait pas tellement mais rien que le prénom aaaaaah il se décidèrent donc cette année 2020 (faute de mieux) pour le 21 :12 à 12 :21 il aurait préféré en été mais on ne fait pas toujours ce qu’on veut son radar métabolique ayant effectivement pris un coup de mou…pour la première entrevue physique ici n’étant pas possible c’est la raison pour laquelle ils allèrent donc à Laval (facile) au lieu de Noyon (tout autant) trop éloigné… Anna rentrée effectivement dans le jeu s’amusait fofolle de ces tics qu’elle jugeait un peu neuneu et eunuen (ça ne marche pas) premier accroc sans accord (là non plus) et voilà… le jour de leur union Julien et Anna eurent une pensée ému pour Georges Pérec et son grand palindrome composé effectivement de 5566 lettres (bigre) puis plus tard ils eurent une fille prénommée Ada en souvenir de Vladimir Nabokov et de son ardeur… sensibles à la perfection totale ils envisagèrent de mourir ensemble au plus tard le 22/11/2112 entourés de leurs 10 petits-enfants (là effectivement il y a une faute involontaire) fruits de l’union d’Ada et d’Eric Cire effectivement le bien nommé conservateur du musée Grévin et de Madame Tussaud réunis.
Au jour d’aujourd’hui et aux dernière nouvelles d’eux, il n’y en a pas et c’est la raison pour laquelle voilà effectivement… la fin.
© Jacques Chesnel
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10.06.2008
PÊCHEUR
Quand les nouveaux arrivants débarquèrent à Belavit je ne sais plus qui a dit ces deux là font la paire ni qui répliqua à part ça ils ont l’air vraiment tartignolle… la suite montrera qu’il ne faut jamais se fier à la première mauvaise impression… ce qui intrigua d’abord ce sont des longs tuyaux sur la galerie de sa voiture un break… les tuyaux étaient des cannes à pêche quatre ou cinq ou plus alors que la rivière la plus proche est à une dizaine de kilomètres faut vraiment avoir envie proclama un autre pas taquineur du goujon du tout à ce qu’il paraît enfin bon… le pêcheur avait quand même (pourquoi quand même ?) belle allure dans son accoutrement, sa compagne aussi d’ailleurs mais son accoutrement nettement plus affriolant quoique pour la campagne enfin bon…
on alla tous voir le déballage de la galerie ouah impressionnant tout ça pour un gardon ricana l’un vite foudroyé du regard gardon toi même… alors là à table je vous dis pas et je ne dirais rien sur l’étalage de ses connaissances sur la poiscaille de rivière et de mer il me faudrait des heures et des pages que ce serait fastueusement fastidieux mais je l’avoue très intéressant mais bon… ils étaient en civil comme nous on pouvait pas se douter très conviviaux plein d’humour euh vous chère madame la pêche aussi non non et vous faites quoi dans la vie mon mari est gestionnaire en informatique et moi je m’occupe d’une O.N.G. ah bon… greenpeace ? médecins sans frontière ? ni putes ni soumises ? handicap international ? non non défense des animaux contre les vivisections et expérimentations animales bien dit l’un nous voilà rassurés hihihi… ça a commencé vers 1 heure du matin d’abord des soupirs grognements halètements oui oui oui non pas ça non oh oui ça oui aaaaaaah et cris divers on était tous avertis bien que les cloisons entre les chambres soient insonorisées… dans la matinée l’un d’entre nous affirma avoir vu des menottes sur les montants supérieur du lit en cuivre de leur chambre dont la porte était restée ouverte ahah sado maso et tout le tintouin bigre alors…le pêcheur était parti de bon matin sa compagne téléphonait sur son portable dans le jardin toute fraîche et pimpante un vrai teint de pêche semblait-il le genre Bernadette Lafont dans Une belle fille comme moi de François Truffaut enfin bon…
…vers dix-sept heures Francis notre pêcheur revint avec une musette apparemment pleine et l’air réjoui qui allait avec alors maître tenez regardez truites tanches et carpes au menu les amis et Bernadette qui lui saute au cou… au repas qui s’ensuivit bien arrosé d’un p’tit blanc sec comme Adèle notre Francis fut intarissable et on se demandait bien avec le regard quelle serait la suite cette nuit… on attendait le raout et on ne fut pas déçu… à peine minuit et boum c’était reparti inutile de vous faire un dessin ou alors très compliqué comme les poupées et dessins d’Hans Bellmer avec en plus paroles, cris, musique lascive et vicelarde si vous voyez ce que je veux dire enfin bon…
le lendemain Francis et Bernadette qui s’appelait Nicole arrivèrent au petit déjeuner à l’heure habituelle vers onze heures la mine défaite les yeux en compote jusqu’au menton traînant la jambe et le reste à l’avenant… ils ne furent guère causants car ils n’avaient plus de voix ni de… devant nos regards mi-amusés mi-curieux mi-interrogatifs et mi-encore plus ce fut Nicole qui se décida à avouer : Francis que ce soit à la pêche ou au lit il a toujours la gaule et c’est pas près de s’arrêter vous savez il change tout le temps d’hameçon pour varier les plaisirs !...
tu parles…on lui avait pourtant rien demandé enfin bon…
© Jacques Chesnel (Jours heureux à Belavit)
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03.06.2008
EXPLICATION
- mazette, m’exclamai-je
- qu’est-ce qu’elle a ta zézette ? me demanda Martin
- j’ai pas dit zézette, j’ai dit mazette
- c’est quoi ta zette alors
- Martin, je ne parle pas d’une zette, je dis mazette qui est une interjection qui marque l’étonnement ou l’admiration
- on peut dire sa zette alors
- non c’est invariable mazette un point c’est tout
- pourquoi un point sur ta zette
- arrête Martin tu m’agaces
- c’est quoi ta gace alors
bon c’était mal barré avec Martin quatre ans sa bouille de poulbot et sa gapette de rappeur et ce disque de Jarrett qui me bouleverse tant cette façon de réinventer les ballades tiens Never Let Me Go putain et I Love In Vain il va me lâcher ce gamin
- tudieu, me rexclamai-je
- pourquoi tu veux tuer quelqu’un, Grandpa
- mais personne
- pourquoi tu veux tuer le monsieur Dieu
- c’est une vieille expression
- pourquoi c’est pas une interjection alors
faut pas que je me crispe vivement que sa mère rentre bordel elle est encore en retard
- Martin mon p’tit chou j’ai dit mazette et tudieu parce j’aime beaucoup le musicien qu’on écoute que je le trouve formidable voilà écoute bien et que je m’exprime enfin euh voilà
- comment qu’y s’appelle le monsieur que tu veux tuer alors
- mais je ne veux tuer personne d’abord le monsieur est un pianiste un grand pianiste et il s’appelle Jarrett Keith Jarrett
- pourquoi s’il est quitte tu dis que tu l’arrêtes alors qu’y joue encore
- MARTIN on écoute tu me lâches enfin merde on frappe voilà voilà j’arrête le disque
- pourquoi tu veux frapper le monsieur que tu arrêtes
- ah te voilà enfin c’est pas trop tôt
- excuse alors il a été sage mon ange
- Grandpa y dit que des gros mots et y veux tuer un monsieur lalalère
- qu’est-ce que c’est que cette histoire faut toujours que tu lui racontes n’importe quoi je vais hésiter à te le confier Papa tu n’es pas raisonnable à ton âge et le disque s’arrête et Martin me regarde je veux bien revenir Grandpa mais tu mettras plus de musique j’veux des dessins animés à la télé ou Chantal Goya en dévédé comme chez Maman alors
- mazette !
© Jacques Chesnel
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27.05.2008
Madeleine et Madelaine
Inévitablement, quelqu’un, un nouveau dans la joyeuse bande ou un habitué je ne sais plus, s’hasarda sur Proust, ah non non et non, pas lui, pas encore, y en a marre, tollé… bon alors et sa madeleine, avançais-je… bof… Proust en avait une, moi j’en ai deux, une avec deux E, l’autre avec deux A… ah bon ?...
Madeleine, quarante ans, asthmatique grave, était mariée avec Raymond, gazé sérieux en 17, c’était une cousine germaine, j’avais dix ans quand je suis tombé amoureux d’elle, enfin un amour de gamin tout naturellement ; ils tenaient une ferme dans un petit bourg de l’ouest normand. Ce fut pendant les vacances d’été que tout a commencé quand les parents nous confièrent mon frère et moi à ce couple pendant trois semaines, mes premières plus belles vacances… En plus de ma période mystique (je voulais être prêtre et jouais à dire sérieusement les offices en chasuble avec le frangin qui prenait des beignes en qualité d’enfant de chœur indiscipliné), j’avouais une autre passion… pour les vaches de la ferme… ah ma belle brunette normande, la tendresse humaine de ton regard et ton souffle chaud sur mes mains caressantes ; j’aimais bien conduire le troupeau aux herbages et le raccompagner à l’étable, sans coup de bâton, rien qu’à la voix… oh, oh là hoo… on faisait les foins aussi, perchés haut sur les charrettes remplies ras bord, fiers comme deux Artaban des villes, et ces glissades ensuite…
L’odeur du pain grillé nous accueillait le matin et, surtout, le gentil sourire et le halètement inquiétant de Madeleine toujours en blouse fleurie de petites marguerites que l’on comptait dans son dos pour la taquiner qu’y sont malicieux mes garçons (elle n’avait pu avoir d’enfant), çavati té mon Paulo, çavati té mon Jâââcquot arrgh ffh, alors et cette bonne nuit, hein, arrrgh ffffhh… le bol de chocolat est prêt le beurre de ce matin est sur la table pour mes petits… et ce carillon qui sonne tous les quarts d’heure au début c’est insupportable mais quand il s’arrête ça nous manque, se laver maintenant dans l’arrière-cuisine en pompant dur l’eau à la main dans le broc sous la réclame des outils et nouvelles machines agricoles Alfa-Laval rutilantes d’un rouge vif présentées par une dame un peu dévêtue de la poitrine, ah ça alors… allez vite à la messe dans le jardin, une baffe à mon enfant de chœur et hop à l’étable, puis aux champs…belle journée en perspective…
Bon, tes souvenirs d’enfance, c’est bien, plutôt banal, non ?... à part la messe… hihihi…
Raymond prit un air mystérieux de vieux roublard à qui on ne la fait pas et nous emmena devant la porte d’une grange fermée à double tour… bouches bées, nous contemplâmes une vieille guimbarde Renault décapotable décapotée et fort défraîchie qu’il nous présenta comme son taxi de la Marne , son trophée de guerre, sa Rolls des campagnes… le démarrage fut poussif, toussoteux, pétaradant, enfumé et puant, mais se pavaner ensuite dans le village comme des Artaban de campagne quel plaisir, et ces envieux devant la merveille, seule automobile du village à cette époque…
Cela dura un petit mois et prit fin quand dans les champs sous un soleil comme il n’en existe plus guère aujourd’hui apparurent deux silhouettes en habits noirs du dimanche, nos parents, qui se précipitèrent sur nous en pleurant, nous aussi, Madeleine aussi, pas Raymond ému quand même les yeux rougis... le lendemain, nous apprenions le drame, la raison de tous ces sanglots… la perte d’un petit frère mort-né… les vacances étaient terminées…
Rentrés, nous avions la permission d’aller au stade-vélodrome où tous les dimanches il se passait quelque chose de passionnant, ah ces Harlem globe-trotters qui cachaient le ballon de basket sous leur maillots en prenant des airs étonnés en regardant le ciel, et au foot, t’as vu le dribble de Kopa, et cet arrêt de René Vignal le Serge Lifar du ballon rond… mais celui qu’on préférait parmi nos préférés, c’était un coureur cycliste sur piste, Madelaine, on n’a jamais su son prénom on a jamais voulu savoir il n’y avait que la première lettre un R (Raymond ?), une belle gueule bronzée sous son casque en bourrelets de cuir à la Robic avec son vélo flambant neuf en alu, une selle pointue en vrai cuir et des cale-pieds réglables, le guidon sport enroulé avec du chatterton, le super luxe quoi… et puis c’était lui le plus fort, il était imbattable, en sprint, en poursuite, en américaine, par élimination, invaincu en vitesse pure, roi du ralenti, seigneur du plongeon du haut de la piste vers le bord en dangereux piqué vlouf … il nous faisait quelques fois un petit signe de la main, il nous avait repéré on criait les plus forts vas-y Madelaine vas-y Madelaine, notre pistard à nous… un jour il y eut un championnat avec des grosses primes annoncées au micro par le spiqueur, il avait mis un nouveau maillot, un rouge avec une barre verticale jaune son dossard avait le numéro 7, c’était lui le plus beau, le plus fort, oui, il gagna la course la plus belle, la plus richement dotée, un réfrigérateur Machin…
Le jour de la victoire de notre coureur favori, nous apprenions en rentrant à la maison la mort de Madeleine, elle n’en pouvait plus de son asthme, elle s’était ouvert les veines dans sa baignoire… nous ne retournâmes jamais à la ferme ni au vélodrome, on ne revit jamais Madelaine, celui avec deux a… et ne plus me parler de Madeleine…
Tiens donc, pourquoi ce long silence… vous partez tous vous coucher maintenant !.
© Jacques Chesnel (Jours heureux à Belavit)
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23.05.2008
RUGBY, MY DEAR
(à Michel Delorme)
Nous étions tous les trois venus de régions différentes, Alan breton bretonnant, Antoine albigeois de souche et moi Ahmed pur beur de Normandie, pour suivre nos études à l’école supérieure de journalisme à Lille ; après un round d’observation partagée nous étions devenus copains comme cochon suivant l’expression consacrée. Chacun y allait de son pays critiquant ou glorifiant, le plus virulent étant le cathare qui ne chômait pas sur le sport régional, le rugby, un art de vivre se plaisait-il à dire citant Jean Giraudoux, Mac Orlan, Antoine Blondin, Samuel Beckett et évoquant sourire au coin des lèvres les valeurs de ce sport de voyous joué par des gentlemen comme on dit depuis toujours et non l’inverse hein… les hommes de l’ouest que nous sommes en apprirent tellement au cours de nos soirées que nous devînmes incollables sur les règles, les joueurs mythiques, les grandes équipes, le rugby britannique, les relations entre joueurs, les coach et préparateurs, les troisièmes mi-temps, tout sur ce sport de combat que d’aucuns pratiquent comme une religion cong… Comme à Lille le rugby est une langue étrangère on se rabattait sur la télé on avait trouvé un bistro sympa avec le patron total fan et canal +, hors saison on passait des cassettes vidéo de matches enregistrés ; alors je peux vous dire qu’on en savait un maximum surtout sur les joueurs de ces cinquante dernières années : Serge Blanco, Jean-Pierre Rives dit Casque d’Or, Philippe Sella, Castaignède dit le petit Mozart de l’Ovalie, les Blacks avec Jonah Lomou et le fameux et terrifiant haka, les anglais nos meilleurs ennemis avec Jonny Wilkinson, les irlandais et leur fighting spirit et Ronan O’Gara, chez nous les gars de Toulouse et du Stade Français ou de Biarritz et Clermont, Vincent Clerc et sa pointe de vitesse, les virevoltes de Cédric Heymans, les percées de Poitrenaud l’arrière, les placages de Serge Betsen, les coups de pied à suivre et les drops de Juan Martin Hernandez et d’Elissalde, Jauzion, Skrela, Damien Traille, Emanol Harinordoqui, Yachvili, les courses folles de Rougerie, celles de Dominici, la furia de Vermeulen l’Elvis du ballon ovale, on pourrait vous citer des pages et des pages, vous raconter les vestiaires et les après matches mais bon… on avait acheté en commun le Dictionnaire amoureux du rugby de Daniel Herrero le poète au bandeau rouge, lu Lacouture et Tillinac, je crois bien qu’on était devenu un peu fou à tel point que nous avions complètement changé les suites à donner après la fin des études, Alan ne voulait plus essayer d’entrer à Libération, ni moi au Monde diplomatique, Antoine voulait plus que jamais écrire pour Midi Olympique, bref nous voulions tous les trois devenir chroniqueurs sportifs spécialisés, c’était bien parti… De mon côté, je les avais initié au jazz, les grands musiciens, mes favoris et deux fois par semaine, je leur faisais écouter mes CD favoris et je les avais convaincu sur Coltrane, Miles Davis, Mingus et Monk que nous vénérions tous les trois.
Alan nous présenta un soir une créature de rêve rencontrée à Carhaix bénévole au festival des Vieilles Charrues et qui travaillait à Lille dans une boutique de mode ; elle s’intégra rapidement au trio ; nous étions naturellement admiratif et jaloux du succès de notre copain ; Manon, ah ! son prénom, s’était découvert une passion pour le chant et suivait des cours du soir au conservatoire, elle commença à nous parler des chanteuses qu’elle aimait, des musiciens qu’elle admirait et pendant ce temps on oubliait le rugby oh pour un temps parce que… Alan nous invita un soir dans une petite boîte de nuit où des amateurs se produisaient et nous vîmes avec stupéfaction notre Manon monter sur scène s’emparer du micro, se tourner vers le pianiste et annoncer sa chanson : du grand compositeur et pianiste Thelonious Monk je vais vous chanter RUGBY, MY DEAR… elle avait adapté de nouvelles paroles sur la géniale mélodie ; on en resta pétrifié, bien sûr, on applaudit à tout rompre avant et surtout après sa prestation plus qu’honorable et lorsqu’elle revînt elle nous confia : depuis le temps que je vous entends parler de rugby, il fallait bien que je vous fasse un petit signe à ma façon…
Bien entendu, cette fameuse composition de Monk était devenue notre hymne, il ne nous a jamais quitté et quand on y repense maintenant tous les trois dans nos métiers respectifs, Antoine au Midi Olympique, Alan éleveur de porcs dans sa Bretagne et moi cadre dans une entreprise de travaux publics (le pont de Normandie, autrement dit le viaduc de Millet, c’est moi !) cela nous émeut toujours, je le sais, ils me l’ont dit ; surtout moi et quand je réécoute Ruby, My Dear pour la millième fois, je n’oublie jamais d’embrasser très fort Manon, devenue mon épouse… pour son si beau cadeau… avec ce G, en trop.
© Jacques Chesnel
11:58 Publié dans Mes textes | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : jacques chesnel, blog, peinture, jazz
13.05.2008
LE DOIGT
Allez savoir pourquoi… ce matin oui ce matin-là précisément Jean-Claude réveillé de mauvais poil mais encore tout endormi se dirigea vers sa chaîne hi-fi l’alluma puis avec son bras droit sa main droite posa son doigt majeur droit sur ce CD précis presque machinalement ou pas allez savoir pourquoi Miles Davis pourquoi Someday My Prince Will Come et tout aussi machinalement appuie sur la plage 6 I Thought About You sans penser à rien ou si peu Jean-Claude le petit déjeuner est prêt j’arrive voilà voilà dans la cuisine elle fait la gueule plus que d’habitude renfrognée l’air des mauvais jours allez savoir pourquoi tu ne prends pas de jus d’orange si ça va ? Jean-Claude il faut quoi ? il faut que je te dise et dans la pièce à côté la trompette de Miles si tendre et écorchée que je pars tu pars ? je pars camarade je te quitte je n’en peux plus il y a trop de mauvaises choses entre nous quoi quoi par exemple attends je suis encore dans le cirage Jean-Claude tu sais bien tu vois bien que ça ne peux pas durer tous ces prénoms que tu ânonnes marmonnes bredouilles bafouilles avec des aaah langoureux des ooooh voluptueux dans ton sommeil tes Ella Dinah Sarah Nina Anita Aretha Cassandra Patricia ou encore Billie Blossom Carmen Shirley le plus exaspérant cette Diana tu me tripotes en murmurant Dianaaaah moi c’est Mathilde MATHILDEU bordel qu’est-ce qu’elles ont de plus que moi toutes ces pétasses et ces chansons que tu passes en boucle ces balades comme tu dis j’ai envie de tout envoyer balader de leur péter la tronche tu me prends pour qui mais Mathilde ah il se souvient de mon prénom il est temps je suis vivante moi Jean-Claude je sais je ne chante pas tu veux que je chantes tiens non rien de rien je ne regrette rien (elle chante) tu n’aimes pas Edith tu dis pas Edith oooooh je regrette tout Jean-Claude surtout ce jazz quand il n’est pas bop il est frit quand il n’est pas niou machin ou à l’ouest n’importe il est quoi ce que je ne supporte plus ce sont ces prénoms dans mon lit mais ce sont des prénoms de chanteuses Mathilde de grandes chanteuses je m’en fous Jean-Claude est-ce que je braille moi des Julien des Charles Christophe Johnny Eddy Florent non pas lui et Etienne Raphaël les deux Alain ça te plairait d’entendre aaaaaaah Laurent oooooh mmmmm Michel celui qui chante pour un flirt hein le disque s’est arrêté il n’y a plus de musique je n’entends plus que Mathilde qui hurle pour un flirt avec moâ en se précipitant vers la salle de bains avec la porte bang et les pleurs de l’autre côté pour un flirt demain cela devrait aller mieux faudrait que je me contrôle mais comment faire en tous cas me dis-je sentencieux faut pas mettre son doigt n’importe où quand on est dans le coltard et si j’avais choisi au hasard Un Jour Mon Prince Viendra est-ce que tout cela serait arrivé vous n’êtes pas obligé de me croire… mais je me demande quand même si…
© Jacques Chesnel
01:34 Publié dans Mes textes | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : jacques chesnel, blog, peinture, jazz
06.05.2008
L’INTRUS
Cette année-là le petit nouveau de la bande des joyeux convives de l’été à Belavit nous bassina pendant des heures interminables avec son auteur favori dont il semblait connaître l’œuvre mieux que l’auteur lui-même sans doute : le grand Will, non pas Shakespeare, l’autre William, Faulkner, le grand Bill… enfin si on peut dire grand quand on mesure un mètre soixante et encore… Le petit nouveau, beau brin de garçon bronzé genre James Dean tendance Chet Baker celui des années 50, souriant-avenant-prévenant avait tout pour plaire aux dames et messieurs pas pour les mêmes raisons quoique… Sitôt débarqué donc, le voilà avec son héros qu’il nous présente sur toutes les coutures et son œuvre par ci et sa vie par là, apparemment grand connaisseur avec forces détails et anecdotes que même les plus amateurs et il y en avait deux ou trois hochèrent et opinèrent du chef et du reste… on n’échappa pas au bruit et à la fureur qui semblait avoir ses préférences surtout pour une dénommée Caddy , aux turpitudes de la pauvre Temple et de son bourreau l’infâme Popeye qu’on en avait les yeux qui sortaient de la tête, les péripéties du voyage d’une morte, la crue d’un fleuve, les colères d’un colonel, des histoires de familles, les Sartoris, Snopes et autres McCaslin, la cousine Rosa, l’avocat Benbow… de paysans, des meurtres, des larrons, des larcins, tout ce qui se passe dans le comté imaginaire de Yoknapatawpha… et de nous conter ma foi fort bien par le menu tout le contenu des livres qu’il disait avoir lu et relu au moins trois fois dans l’ordre dans la collection de la Pléiade quel boulot mais quelle plaisir de la redécouverte affirmait-il tout sourire, tenez dans… c’était parti…
Nous nous connaissions tous ou presque depuis quelques années et se retrouver chez nos chers Florine et Axel était un moment délicieux pour un séjour plus ou moins long qui ne l’était pas moins… c’était la première fois que Beaubrin comme nous l’appelâmes venait à Belavit et sa présence bien que nous ne soyons pas tous des vieillards loin de là apportait un petit coup de jeune qui ne laissait personne insensible surtout du côté des dames…
Alors là on en appris sur le William, ses amours (ah ! Meta Carpenter) et ses cuites, son amour du cheval et du Jack Daniels ou l’inverse, ses rapports avec les Noirs, puis sur Hollywood et son petit monde de producteurs plutôt moches genre derniers nababs, de secrétaires affolantes et incapables sauf de… bon… tout cela raconté de fort belle façon devant un auditoire captivé au début et il nous casse les couilles trois jours après et on s’en fout de son pochtron libidineux et du reste dirent quelques énervés alors que d’autres un peu moins nombreux semblaient toujours aussi fascinés… lui souriait toujours…
Dites jeune homme, racontez-nous alors votre approche de l’écrivain, est-ce l’histoire ou sa façon de la raconter qui vous subjugue le plus, et cette complexité de lecture, la démesure, la notion de temporalité, le, la… et (ultime question) vous devez bien avoir un livre favori, réponse de Beaubrin : bien sûr, L’intrus… et aussitôt d’embrayer sur l’histoire, sur le personnage principal, le Noir Lucas Beauchamp, le lynchage… vous savez le titre original est « Intruder in the dust, L’intrus dans la poussière » ajouta-t-il en grattant ses pieds comme démonsration…
Au bout du quatrième jour, après son départ aussi inattendu que son arrivée, un invité, un pilier de la bande, un de ceux qu’on retrouvait toujours avec plaisir tous les ans demanda à notre divine hôtesse :
mais dis nous c’est qui ce mec ?... ben je crois que c’est le fils d’une amie de ma meilleure amie, tu sais la blonde ricaneuse et dragueuse, il a débarqué un beau matin au p’tit dèj comme dans Théorème, a dit bonjour simplement, s’est assis à table avec nous, s’est servi un café, on lui a seulement demandé son prénom dont personne ne s’est souvenu, Guillaume je crois, il connaissait parfaitement ceux de chacun d’entre nous, il a ri nous aussi … on ne s’est pas posé de question, il était venu à pied sans bagage sans rien, il a aussitôt commencé à parler de son écrivain de prédilection avec tellement de conviction, de chaleur qu’on en restait bouche bée devant tant de passion… il était si sympa, non ? hein ?...et tant pis si personne ne semblait savoir qui il était d’où il venait…
au fait, tu le connaissais, toi ?...
qui ça ? FAULKNER ?
© Jacques Chesnel (Jours heureux à Belavit)
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29.04.2008
CHEVAUCHÉE
Oui, j’y étais ; à l’Espace Cardin en 1974 quelques jours après la première de la création de la pièce La Chevauchée sur le Lac de Constance avec accrochez-vous Jeanne Moreau, Delphine Seyrig, Michaël Lonsdale qu’on prononçait Michel, Samy Frey et Gérard Depardieu presque débutant au théâtre… il venait de tourner dans les Valseuses et était qualifié de Marlon Brando français… gros succès de cette pièce de Peter Handke mise en scène par Claude Régy un peu de scandale aussi trop intellectuel abscons lire les critiques de l’époque… j’y étais allé pour Jeanne Moreau dont j’étais amoureux de loin dont je suis toujours amoureux d’aussi loin je la trouvais je la trouve encore fascinante dans les Amants Jules et Jim Ascenseur pour l’échafaud la déambulation de Florence sur les Champs-Elysées et la musique de Miles même que Mina me faisait me fait toujours des crises de jalousie vous voyez le genre qu’est-ce qu’elle a de plus que moi mais rien et tout ma chérie c’est elle Jeanne la grande Moreau et toi c’est toi et je t’aime je sais Jérôme mais Jeanne quand même et ce texte cette chevauchée dont on ne parlait pas entre nous je me souviens qu’à l’époque j’avais été cloué sur mon fauteuil la voix et la diction de Seyrig la présence émouvante de Jeanne celle impressionnante de Depardieu son maquillage les maquillages les costumes d’Yves Saint-Laurent le décor plutôt son absence y avait-il un décor je ne cherchais surtout pas à comprendre seulement à me laisser emporter par le verbe les gestes poses et attitudes la noblesse de Samy Frey les acteurs jouant des acteurs et maintenant j’ai un doute un sérieux doute je me demande s’il n’y avait pas Bulle Ogier dans la distribution la petite et grande Bulle je me demande encore qui pourra me le dire qui ? c’est loin et c’est près à la fois c’est vague et précis tout autant j’avais lu le texte de présentation l’auteur s’était inspiré d’un poème du XVIIième siècle un chevalier sur le lac de Constance sa traversée du lac je voulais chercher le rapport avec cette mort qui erre l’atmosphère inquiétante de cette pièce énigmatique des spectateurs qui partent cette fin qu’a-t-il pu se passer ?...
… oui, j’y étais à ce concert de Bill Evans à Paris à l’Espace Cardin en 1979 là où cinq ans plutôt j’avais assisté intrigué médusé empoigné ligoté par ce spectacle j’y pensais fort sur ce même plateau où Bill après le concert et après un court instant de repos dans le brouhaha des loges s’était éclipsé pour rejoindre le piano qu’il trouvait si bien pour jouer seul pas longtemps bientôt entouré d’une dizaine d’admirateurs triés sur le volet par Francis dont il était l’hôte Bill était penché sur le clavier comme à son habitude et Jeanne était là avec nous avec moi sur le plateau dans son costume de scène et Michaël qu’on prononçait Michel et Delphine et Samy et Gérard et peut-être Bulle aussi je sentais fort leur présence à mes côtés Bill enchaînait Waltz for Debby I do it for your Love Laurie et je ne me rappelle plus très bien quels autres thèmes et cela durait depuis longtemps quand un machiniste entre deux brefs silences bon la récré est terminée on ferme messieurs dames et il coupe la faible lumière du plateau et Bill continue dans le noir ohé dites j’ai pas envie de louper mon dernier métro et Jeanne me prend la main et Francis va trouver le gars attendez attendez on va vous donner de quoi prendre un taxi tenez voilà cent balles alors là vous pouvez continuer autant que vous voulez et Bill persiste encore longtemps et puis Jeanne me lâche la main et le Chevalier repart sur le lac de Constance peut-être avec Bulle comment savoir qu’a-t-il pu se passer ? et cette fin…
Ce fut le dernier concert que Bill donna à Paris. L’un de ses plus beaux, le plus prémonitoire de sa fin prochaine ? et cette fin…
© Jacques Chesnel
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22.04.2008
PANDORES
Une voiture bleue azur sur le parking, deux claquements de portière comme deux coups de feu… début de l’apéro du midi vers 14 heures… bonjour la compagnie …quoi, les cognes… ils sont deux comme toujours, un grand maigre et un p’tit gros, style Don Quijote et Sancho Panza, le trio avec leur Rossinante à gyrophare… Axel se lève, vous prendrez bien un verre avec nous, c’est pas d’refus… voilà, heu, à la brigade on nous a signalé l’évasion d’un détenu dangereux de la prison centrale condamné à perpète pour plusieurs meurtres… ah !... alors vous savez par les temps qui courent, vu que vous êtes isolés on a préféré vous avertir d’autant que maintenant y en a trois, deux individus qui l’attendaient, ce sont des durs et ils doivent être armés alors… le grand parle, le petiot s’éponge, tous deux descendent leur verre d’un seul coup d’un seul… c’est pas d’refus et hop un deuxième… nos compagnes trouvent d’un seul coup qu’il fait frisquet et vont chercher une tite laine, les mecs se regardent en ricanant… il paraît même qu’ils on pris un gamin en otage avec bagnole… bordel, c’est du sérieux alors… une rincette, c’est pas d’refus ter… tu as toujours ton fusil, un 16, Axel ?... oh on va pas commencer à paniquer… bon, c’est pas tout ça mais faut qu’on aille prévenir les autres fermes… vous n’avez pas de téléphone portable, faut que vous fassiez du porte-à-porte ?… regards gênés des deux pandores… ma voisine me dit à l’oreille hé et si c’était eux les malfrats déguisés en flics, hein… tu rigoles, dis-je, mais au fait pourquoi pas… pas de panique bis… au même moment, sonnerie de téléphone tout près, le Birdland de Weather Report, la classe, le grand fouille dans sa poche et sort… un mobile, ouf… allo, oui oui, non, bien chef… et il rengaine son engin et on respire… bon faut qu’on y aille maintenant surtout ouvrez l’œil et le bon, à la revoyure m’sieur-dames… Quichotte et Panza s’en vont très dignes retrouver la Rossinante bleue, les deux coups de feu, vroum vroum…
Ils sont déjà venus, pas eux, quelques autres, au début de notre installation il y a cinq ans, on les voyait souvent, intrigués par les allées et venues, par le nombre de visiteurs, par les bruits qui ont couru sur nos soirées proustiennes, drogue, partouze et quoi encore… après, ils sont venus pour les vols quand on était pas là, trois ou quatre fois, sans succès dans leurs recherches, il y a bien de temps en temps une voiture noire qui rode tous feux éteints et il y en a ici qui ont eu peur… ils sont sympas, un peu frustes mais pas très efficaces sauf pour le p’tit blanc sec…
ah ! la sieste sur la terrasse, tout le monde est là sauf les baiseurs qui rappliquent après et se vautrent dans l’herbe… alors pas trop fatigués les amoureux ?... quoi vous repartez déjà oh faut assurer quelle santé… deux coups de feu plus loin niveau parking… les portières ?, les pandores ou bien ?... on se lève, certaines se revêtent en hâte, certains se rajustent… et revoilà tranquilles comme baptistes le duo comique le Chevalier à la triste figure couperosée flanqué du fidèle Sancho au sang chaud olé… bon c’est pour vous dire qu’y faut pas vous inquiéter les trois gars ont été repris ya eu du grabuge, échanges de tirs, un brigadier-chef a été blessé, un des truands aussi… c’était des coriaces mais on les a eu avec du renfort d’après ce qu’on sait mais il doit y en avoir quelques-uns en fuite enfin les nouvelles vous savez… vous auriez pu nous téléphoner… ben vous savez les mobiles ça ne passe pas toujours par ici alors on a préféré venir disent-ils en louchant sur la table où sont les verres et les bouteilles vides naturellement… attendez on va en chercher une nouvelle pour fêter ça dit Axel tout content…
… et c’est à ce moment là qu’en provenance du parking on a entendu les premiers coups de feu et les cris qui se rapprochent.
© Jacques Chesnel (Jours heureux à Belavit)
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