13.05.2008

LE DOIGT

Allez savoir pourquoi… ce matin oui ce matin-là précisément Jean-Claude réveillé de mauvais poil mais encore tout endormi se dirigea vers sa chaîne hi-fi l’alluma puis avec son bras droit sa main droite posa son doigt majeur droit sur ce CD précis presque machinalement ou pas allez savoir pourquoi Miles Davis pourquoi Someday My Prince Will Come et tout aussi machinalement appuie sur la plage 6 I Thought About You sans penser à rien ou si peu Jean-Claude le petit déjeuner est prêt j’arrive voilà voilà dans la cuisine elle fait la gueule plus que d’habitude renfrognée l’air des mauvais jours allez savoir pourquoi tu ne prends pas de jus d’orange si ça va ? Jean-Claude il faut quoi ? il faut que je te dise et dans la pièce à côté la trompette de Miles si tendre et écorchée que je pars tu pars ? je pars camarade je te quitte je n’en peux plus il y a trop de mauvaises choses entre nous quoi quoi par exemple attends je suis encore dans le cirage Jean-Claude tu sais bien tu vois bien que ça ne peux pas durer tous ces prénoms que tu ânonnes marmonnes bredouilles bafouilles avec des aaah langoureux des ooooh voluptueux dans ton sommeil tes Ella Dinah Sarah Nina Anita Aretha Cassandra Patricia ou encore Billie Blossom Carmen Shirley le plus exaspérant cette Diana tu me tripotes en murmurant Dianaaaah moi c’est Mathilde MATHILDEU bordel qu’est-ce qu’elles ont de plus que moi toutes ces pétasses et ces chansons que tu passes en boucle ces balades comme tu dis j’ai envie de tout envoyer balader de leur péter la tronche tu me prends pour qui mais Mathilde ah il se souvient de mon prénom il est temps je suis vivante moi Jean-Claude je sais je ne chante pas tu veux que je chantes tiens non rien de rien je ne regrette rien (elle chante) tu n’aimes pas Edith tu dis pas Edith oooooh je regrette tout Jean-Claude surtout ce jazz quand il n’est pas bop il est frit quand il n’est pas niou machin ou à l’ouest n’importe il est quoi ce que je ne supporte plus ce sont ces prénoms dans mon lit mais ce sont des prénoms de chanteuses Mathilde de grandes chanteuses je m’en fous Jean-Claude est-ce que je braille moi des Julien des Charles Christophe Johnny Eddy Florent non pas lui et Etienne Raphaël les deux Alain ça te plairait d’entendre aaaaaaah Laurent oooooh mmmmm Michel celui qui chante pour un flirt hein le disque s’est arrêté il n’y a plus de musique je n’entends plus que Mathilde qui hurle pour un flirt avec moâ en se précipitant vers la salle de bains avec la porte bang et les pleurs de l’autre côté pour un flirt demain cela devrait aller mieux faudrait que je me contrôle mais comment faire en tous cas me dis-je sentencieux faut pas mettre son doigt n’importe où quand on est dans le coltard et si j’avais choisi au hasard Un Jour Mon Prince Viendra est-ce que tout cela serait arrivé vous n’êtes pas obligé de me croire… mais je me demande quand même si…

©  Jacques Chesnel

 

06.05.2008

L’INTRUS

Cette année-là le petit nouveau de la bande des joyeux convives de l’été à Belavit nous bassina pendant des heures interminables avec son auteur favori dont il semblait connaître l’œuvre mieux que l’auteur lui-même sans doute : le grand Will, non pas Shakespeare, l’autre William, Faulkner, le grand Bill… enfin si on peut dire grand quand on mesure un mètre soixante et encore… Le petit nouveau, beau brin de garçon bronzé genre James Dean tendance Chet Baker celui des années 50, souriant-avenant-prévenant avait tout pour plaire aux dames et messieurs pas pour les mêmes raisons quoique… Sitôt débarqué donc, le voilà avec son héros qu’il nous présente sur toutes les coutures et son œuvre par ci et sa vie par là, apparemment grand connaisseur avec forces détails et anecdotes que même les plus amateurs et il y en avait deux ou trois hochèrent et opinèrent du chef et du reste… on n’échappa pas au bruit et à la fureur qui semblait avoir ses préférences surtout pour une dénommée Caddy , aux turpitudes de la pauvre Temple et de son bourreau l’infâme Popeye qu’on en avait les yeux qui sortaient de la tête, les péripéties du voyage d’une morte, la crue d’un fleuve, les colères d’un colonel, des histoires de familles, les Sartoris, Snopes et autres McCaslin, la cousine Rosa, l’avocat Benbow… de paysans, des meurtres, des larrons, des larcins, tout ce qui se passe dans le comté imaginaire de Yoknapatawpha… et de nous conter ma foi fort bien par le menu tout le contenu des livres qu’il disait avoir lu et relu au moins trois fois dans l’ordre dans la collection de la Pléiade quel boulot mais quelle plaisir de la redécouverte affirmait-il tout sourire, tenez dans… c’était parti…

Nous nous connaissions tous ou presque depuis quelques années et se retrouver chez nos chers Florine et Axel était un moment délicieux pour un séjour plus ou moins long qui ne l’était pas moins… c’était la première fois que Beaubrin comme nous l’appelâmes venait à Belavit et sa présence bien que nous ne soyons pas tous des vieillards loin de là apportait un petit coup de jeune qui ne laissait personne insensible surtout du côté des dames…

Alors là on en appris sur le William, ses amours (ah ! Meta Carpenter) et ses cuites, son amour du cheval et du Jack Daniels ou l’inverse, ses rapports avec les Noirs, puis sur Hollywood et son petit monde de producteurs plutôt moches genre derniers nababs, de secrétaires affolantes et incapables sauf de… bon… tout cela raconté de fort belle façon devant un auditoire captivé au début et il nous casse les couilles trois jours après et on s’en fout de son pochtron libidineux et du reste dirent quelques énervés alors que d’autres un peu moins nombreux semblaient toujours aussi fascinés… lui souriait toujours…

Dites jeune homme, racontez-nous alors votre approche de l’écrivain, est-ce l’histoire ou sa façon de la raconter qui vous subjugue le plus, et cette complexité de lecture, la démesure, la notion de temporalité, le, la… et (ultime question)  vous devez bien avoir un livre favori, réponse de Beaubrin : bien sûr, L’intrus… et aussitôt d’embrayer sur l’histoire, sur le personnage principal, le Noir Lucas Beauchamp, le lynchage… vous savez le titre original est « Intruder in the dust, L’intrus dans la poussière » ajouta-t-il en grattant ses pieds comme démonsration… 

Au bout du quatrième jour, après son départ aussi inattendu que son arrivée, un invité, un pilier de la bande, un de ceux qu’on retrouvait toujours avec plaisir tous les ans demanda à notre divine hôtesse :

mais dis nous c’est qui ce mec ?... ben je crois que c’est le fils d’une amie de ma meilleure amie, tu sais la blonde ricaneuse et dragueuse, il a débarqué un beau matin au p’tit dèj comme dans Théorème, a dit bonjour simplement, s’est assis à table avec nous, s’est servi un café, on lui a seulement demandé son prénom dont personne ne s’est souvenu, Guillaume je crois, il connaissait parfaitement ceux de chacun d’entre nous, il a ri nous aussi … on ne s’est pas posé de question, il était venu à pied sans bagage sans rien, il a aussitôt commencé à parler de son écrivain de prédilection avec tellement de conviction, de chaleur qu’on en restait bouche bée devant tant de passion… il était si sympa, non ? hein ?...et tant pis si personne ne semblait  savoir qui il était d’où il venait…
au fait,  tu le connaissais, toi ?...
qui ça ? FAULKNER ?

©  Jacques Chesnel  (Jours heureux à Belavit)

29.04.2008

CHEVAUCHÉE

Oui, j’y étais ; à l’Espace Cardin en 1974 quelques jours après la première de la création de la pièce La Chevauchée sur le Lac de Constance avec accrochez-vous Jeanne Moreau, Delphine Seyrig, Michaël Lonsdale qu’on prononçait Michel, Samy Frey et Gérard Depardieu presque débutant au théâtre… il venait de tourner dans les Valseuses et était qualifié de Marlon Brando français… gros succès de cette pièce de Peter Handke mise en scène par Claude Régy un peu de scandale aussi trop intellectuel abscons lire les critiques de l’époque… j’y étais allé pour Jeanne Moreau dont j’étais amoureux de loin dont je suis toujours amoureux d’aussi loin je la trouvais je la trouve encore fascinante dans les Amants Jules et Jim Ascenseur pour l’échafaud la déambulation de Florence sur les Champs-Elysées et la musique de Miles même que Mina me faisait me fait toujours des crises de jalousie vous voyez le genre qu’est-ce qu’elle a de plus que moi mais rien et tout ma chérie c’est elle Jeanne la grande Moreau et toi c’est toi et je t’aime je sais Jérôme mais Jeanne quand même et ce texte cette chevauchée dont on ne parlait pas entre nous je me souviens qu’à l’époque j’avais été cloué sur mon fauteuil la voix et la diction de Seyrig la présence émouvante de Jeanne celle impressionnante de Depardieu son maquillage les maquillages les costumes d’Yves Saint-Laurent le décor plutôt son absence y avait-il un décor je ne cherchais surtout pas à comprendre seulement à me laisser emporter par le verbe les gestes poses et attitudes la noblesse de Samy Frey les acteurs jouant des acteurs et maintenant j’ai un doute un sérieux doute je me demande s’il n’y avait pas Bulle Ogier dans la distribution la petite et grande Bulle je me demande encore qui pourra me le dire qui ? c’est loin et c’est près à la fois c’est vague et précis tout autant j’avais lu le texte de présentation l’auteur s’était inspiré d’un poème du XVIIième siècle un chevalier sur le lac de Constance sa traversée du lac je voulais chercher le rapport avec cette mort qui erre l’atmosphère inquiétante de cette pièce énigmatique des spectateurs qui partent cette fin qu’a-t-il pu se passer ?...

… oui, j’y étais à ce concert de Bill Evans à Paris à l’Espace Cardin en 1979 là où cinq ans plutôt j’avais assisté intrigué médusé empoigné ligoté par ce spectacle j’y pensais fort sur ce même plateau où Bill après le concert et après un court instant de repos dans le brouhaha des loges s’était éclipsé pour rejoindre le piano qu’il trouvait si bien pour jouer seul pas longtemps bientôt entouré d’une dizaine d’admirateurs triés sur le volet par Francis dont il était l’hôte Bill était penché sur le clavier comme à son habitude et Jeanne était là avec nous avec moi sur le plateau dans son costume de scène et Michaël qu’on prononçait Michel et Delphine et Samy et Gérard et peut-être Bulle aussi je sentais fort leur présence à mes côtés Bill enchaînait Waltz for Debby I do it for your Love Laurie et je ne me rappelle plus très bien quels autres thèmes et cela durait depuis longtemps quand un machiniste entre deux brefs silences bon la récré est terminée on ferme messieurs dames et il coupe la faible lumière du plateau et Bill continue dans le noir ohé dites j’ai pas envie de louper mon dernier métro et Jeanne me prend la main et Francis va trouver le gars attendez attendez on va vous donner de quoi prendre un taxi tenez voilà cent balles alors là vous pouvez continuer autant que vous voulez et Bill persiste encore longtemps et puis Jeanne me lâche la main et le Chevalier repart sur le lac de Constance peut-être avec Bulle comment savoir qu’a-t-il pu se passer ? et cette fin…

Ce fut le dernier concert que Bill donna à Paris. L’un de ses plus beaux, le plus prémonitoire de sa fin prochaine ? et cette fin…

©  Jacques Chesnel

22.04.2008

PANDORES

Une voiture bleue azur sur le parking, deux claquements de portière comme deux coups de feu… début de l’apéro du midi vers 14 heures… bonjour la compagnie …quoi, les cognes… ils sont deux comme toujours, un grand maigre et un p’tit gros, style Don Quijote et Sancho Panza, le trio avec leur Rossinante à gyrophare… Axel se lève, vous prendrez bien un verre avec nous, c’est pas d’refus… voilà, heu, à la brigade on nous a signalé l’évasion d’un détenu dangereux de la prison centrale condamné à perpète pour plusieurs meurtres… ah !... alors vous savez par les temps qui courent, vu que vous êtes isolés on a préféré vous avertir d’autant que maintenant y en a trois, deux individus qui l’attendaient, ce sont des durs et ils doivent être armés alors… le grand parle, le petiot s’éponge, tous deux descendent leur verre d’un seul coup d’un seul… c’est pas d’refus et hop un deuxième… nos compagnes trouvent d’un seul coup qu’il fait frisquet et vont chercher une tite laine, les mecs se regardent en ricanant… il paraît même qu’ils on pris un gamin en otage avec bagnole… bordel, c’est du sérieux alors… une rincette, c’est pas d’refus ter… tu as toujours ton fusil, un 16, Axel ?... oh on va pas commencer à paniquer… bon, c’est pas tout ça mais faut qu’on aille prévenir les autres fermes… vous n’avez pas de téléphone portable, faut que vous fassiez du porte-à-porte ?… regards gênés des deux pandores… ma voisine me dit à l’oreille hé et si c’était eux les malfrats déguisés en flics, hein… tu rigoles, dis-je, mais au fait pourquoi pas… pas de panique bis… au même moment, sonnerie de téléphone tout près, le Birdland de Weather Report, la classe, le grand fouille dans sa poche et sort… un mobile, ouf… allo, oui oui, non, bien chef… et il rengaine son engin et on respire… bon faut qu’on y aille maintenant surtout ouvrez l’œil et le bon, à la revoyure m’sieur-dames… Quichotte et Panza s’en vont très dignes retrouver la Rossinante bleue, les deux coups de feu, vroum vroum…

Ils sont déjà venus, pas eux, quelques autres, au début de notre installation il y a cinq ans, on les voyait souvent, intrigués par les allées et venues, par le nombre de visiteurs, par les bruits qui ont couru sur nos soirées proustiennes, drogue, partouze et quoi encore… après, ils sont venus pour les vols quand on était pas là, trois ou quatre fois, sans succès dans leurs recherches, il y a bien de temps en temps une voiture noire qui rode tous feux éteints et il y en a ici qui ont eu peur… ils sont sympas, un peu  frustes mais pas très efficaces sauf pour le p’tit blanc sec…

ah ! la sieste sur la terrasse, tout le monde est là sauf les baiseurs qui rappliquent après et se vautrent dans l’herbe… alors pas trop fatigués les amoureux ?... quoi vous repartez déjà oh faut assurer quelle santé… deux coups de feu plus loin niveau parking… les portières ?, les pandores ou bien ?... on se lève, certaines se revêtent en hâte, certains se rajustent… et revoilà tranquilles comme baptistes le duo comique le Chevalier à la triste figure couperosée flanqué du fidèle Sancho au sang chaud olé… bon c’est pour vous dire qu’y faut pas vous inquiéter les trois gars ont été repris ya eu du grabuge, échanges de tirs, un brigadier-chef a été blessé, un des truands aussi… c’était des coriaces mais on les a eu avec du renfort d’après ce qu’on sait mais il doit y en avoir quelques-uns en fuite enfin les nouvelles vous savez… vous auriez pu nous téléphoner… ben vous savez les mobiles ça ne passe pas toujours par ici alors on a préféré venir disent-ils en louchant sur la table où sont les verres et les bouteilles vides naturellement… attendez on va en chercher une nouvelle pour fêter ça dit Axel tout content…

… et c’est à ce moment là qu’en provenance du parking on a entendu les premiers coups de feu et les cris qui se rapprochent.

© Jacques Chesnel   (Jours heureux à Belavit)

16.04.2008

CARAVANES

(À René Urtreger)

Apparemment tout le monde est d’accord : c’est le plus grand festival de jazz en Europe ; les revues, les journaux, le public, tout le monde est d’accord… unanimité, pour une fois. Le lieu, sublime ; la période, beaux jours et nuits somptueuses ; le temps, parfait ; l’organisation, irréprochable ; la programmation, top niveau, rien que du très bon, parfois du génial, jamais ou presque jamais du mauvais, le top, je vous dis et depuis toujours.

Il y a quelques chose qui m’avait choqué quand même la première fois que j’y vins il y a longtemps : les caravanes, plutôt des espèces de baraques, de baraquements d’après-guerre pour accueillir les musicos y compris les vedettes et à côté les toilettes du même tonneau j’oserais dire… bon, on n’avait pas lésiné sur les plantes vertes, sur le tapis rouge à l’entrée de chacune pour faire comme à Cannes, sur l’éclairage multicolore, mais bon c’était des caravanes, des baraques pas des loges et ça en faisait office et les musiciens devaient s’en contenter car alors à l’intérieur alors là le confort suprême voire le luxe pour les vedettes. Des fauteuils, un canapé, une table basse garnie de boissons et de fruits frais, des bouteilles et un frigo, dans chaque, la classe quoi.

Cette année là j’avais eu un badge par un copain du coin qu’avait des accointances avec marqué dessus backstage, j’avais le droit de me trimbaler dans cette sorte de village derrière la grande scène et je vous dirai que j’en profitais un max… le nombre de musiciens de vedettes oulah j’en avais les yeux qui rodaient tout partout et j’en perdais pas une miette je vous ferai dire… un jour que j’avais sympathisé avec un guitariste de renom dont je ne me rappelle plus le nom mais bon, il m’invita à entrer dans la loge réservée à son groupe ; il en défilait du monde avec des rires énormes des tapes dans le dos des embrassades amicales et je fis des connaissances je baragouinais un peu on se comprenait on se marrait tout le temps même quand on comprenait pas…

Le dernier jour il y avait du monde rien que des grosses vedettes dis donc des pointures comme on dit ; avec mon guitariste on est entré dans la plus grande putain quelle ambiance tout le monde parlait en même temps et c’était des souvenirs des histoires hé mec tu te souviens de Ron Jefferson à Antibes vous êtes swing ?, de Grappelli racontant ses aventures avec des matelots à Amsterdam, du tromboniste qu’on a balancé tout habillé dans une piscine attends attends François Guin oui c’est lui tu te souviens et de Cat Anderson faisant le bœuf avec Keith Jarrett et Christian Escoudé avec Bill Evans, non ?, si j’te dis à Cimiez en 78 et Jacques Thollot à Nîmes avant Weather Report hein et Nina Simone chantant au clair de la lulune qu’on l’a sifflée et et et…

Dans un coin un homme en costume noir avec chemisette blanche, un sourire jusqu’aux oreilles, un air d’éternelle jeunesse…quelqu’un s’approche de lui, et toi qui a joué avec Miles et Lester qu’est-ce que tu nous racontes, René ?...

© Jacques Chesnel

09.04.2008

TIGRES

Belavit, c’est comme un pèlerinage, laïque, of course, amical surtout, un besoin de se ressourcer au contact d’amis très chers, de passer un moment toujours trop court mais plein ras-bord d’événements prévus ou imprévisibles, le pied quoi, bleu de surcroît… comme ce ciel d’été.

Outre l’accueil fraternel des hôtes, leurs chats jumeaux Gérald et Gérard, difficiles à identifier, pelage roux, bien tigrés une petite visible différence, une queue plus petite oh deux centimètres pas plus mais suffisant. Me reconnaissaient-ils d’une année l’autre, un peu de méfiance la première journée quelquefois moins, le temps que les méninges remettent les souvenirs en place… et alors que je te frotte sur le pantalon, que je saute sur les genoux à la moindre occasion de s’asseoir, et la turbine du ronronnement à fond vitesse supérieure volume maxi… et de violents coups de tête dans le menton, le pétrissage du pain sur la cuisse nue, doux d’abord, les yeux qui se ferment (ouverts on dirait des yeux de femme, Ava Gardner pour Gérald, Audrey Hepburn pour Gérard, de quoi craquer, non) aïe, le con mais il me griffe, une petite perle de sang, comment le chasser, faut savoir endurer… c’est tellement beau l’amuuuur !... et que j’te gâtouille hein mon coquin, qu’il est mimi et ses petites roubignolles pour les donzelles hein petits salopards de matous tigrés…

Au dîner, du monde et du beau, de la bouffe et de la bonne comme la fumette qui suit au dessert, et ces bouteilles à peine débouchées déjà vides, du château kèkechose bien gouleyant… et hop, purée lequel est-ce qui me saute dessus, ce n’est plus de l’amour c’est de la rage mais et je m’en fous ils sont vaccinés alors… dis donc tu as la cote me glisse ma voisine, ton parfum peut-être sans doute, ricane t’elle… me ferais-je draguer, il y a tant de nouvelles façons… bon, au fait 23 heures 32 (j’ai un goût prononcé pour les palindromes horaires, ainsi le matin réveil à 8 :08, déjeuner à 12 :21 et le soir…) excuses m’sieur-dames mais quand c’est l’heure, bonne nuit et bonne bourre à tertous…

Je me dirige un peu allumé vers ma chambre dans le noir, suivi par l’un des deux tigrés, dans l’obscurité lequel, Géqui ?, baaaah, je baille, je rote, je pète, je digère et je dis gère aussi… et rentre avec le greffier qui se faufile pffffffffffft avec un miaulement bizarre… je me déshabille en maugréant et sombre dans le lit et dans le sommeil du juste… ô pas longtemps car vers 1 heure 01, je me réveille en sursaut et impossible de replonger… alors en désespoir et en bonheur de cause, je pris un livre, un de ceux qui ne me quittent jamais, cette fois le Gîtes d’un de mes nombreux auteurs favoris, Julio Cortázar et allez savoir pourquoi je tombais au hasard des pages sur la nouvelle Bestiaire dans laquelle il est question d’un tigre dans une maison, tiens donc !... et un peu plus tard, sans doute vers 2 :02, je replonge avec Morphée accompagné du feulement d’un des deux G…

… maintenant je nage dans un bain de sang, le ventre labouré de coups de griffes monstrueuses, multiples… et ces hurlements provenant d’une cohorte d’innombrables tigres roux qui s’acharnent en une sorte de bacchanale sur mon abdomen que je protège à deux mains pour éviter la dispersion de mes viscères si chers non non c’est à ma poitrine que les nombreux monstres roux, des TIGRES énormes, s’attaquent ensuite, déchirent, écartèlent, furieuse sarabande non non pas mon cœur pas ma gorge et tout cette rivière de sang, ce déballage de tripes, de caillots…ah !  non non pas les yeux pas mes yeux… et pourtant si, les yeux… ahahah NON…

je suis réveillé par de doux ronronnements oh le tendre regard de Géqui, ses yeux d’Ava Hepburn ou ceux d’Audrey Gardner et ce pain caressant sur mon torse, délicieux petit tigre roux super minou et ce soleil par la fenêtre si jaune si roux aussi… une belle journée commence à Belavit… une de plus…

©  Jacques Chesnel (Jours heureux à Belavit)

02.04.2008

RENCONTRE

(en hommage à Cesare Pavese et Bianca Garufi)

 

- Entrez, dit-elle                                      Il entendit : « Entrez »    

Elle semblait irritée, sans raison                          Le ton lui déplut

La porte s’ouvrit, lentement                                 Il ouvrit la porte, sûr de lui

- Jean, toi, ici, dit Marthe                                     - Bonjour Marthe, dit Jean

Il avait un drôle d’air comme déprimé                  Elle paraissait lasse, enlaidie

Elle était étendu sur le sofa                                  Affalée sur les coussins du divan

Marthe se redressa, mollement                            Immobile, figée

- Regarde-moi                                               Regard inexpressif, comme vide  

Ses yeux étaient ailleurs                                 - Regarde-moi, dans les yeux  

Elle le trouva bouffi                                        Ses paupières lourdes, gonflées

Mou. Gêné, peut-être                                           Son teint jaune, fané

Marthe leva la main droite                                    Jean remua son bras, gauche

- Toi, enfin, pourquoi ?                                          - Moi, toujours, pourquoi ?

Un bruit dehors, loin                                              Un meuble craqua, tout près

Un sursaut ; elle inquiète, nerveuse                      Elle d’habitude si calme

- Tu vas bien, demanda Marthe                             - Oui, dit-il. Et toi ?

- Moi aussi, bien, merci, dit-elle                             - Bien merci. Elle mentait

Elle mentait, bien sûr                                             Cela se lisait sur son visage

Pouvait-il deviner…                                                Les soucis, évidemment

- Et… Jacqueline, hésita-t-elle                               Lui parler de Robert ?

Il ne me regarde toujours pas                                - Elle est chez sa mère, à Tours

- Robert est dans le sud, dans le Lot                     Il s’en foutait de ce type

Il a un travail fou                                                     Un playboy, et sportif

Il s’en fichait pas mal                                              - Ah !, bon

                                 Ils se regardèrent enfin, quelques secondes

                                 Ils rougirent en même temps, tout d’un coup

 

Elle se senti ridicule                                                Elle a dû s’en rendre compte

Il a rougi, il ne change pas                                     Tiens, cette rougeur

Si, il perd ses cheveux                                            Ce teint l’inquiétait

Le même teint de capitaine                                     Depuis longtemps depuis toujours

- Quel temps, remarqua Marthe                              On entendait la pluie, forte

Elle n’aimait pas cela                                               - Oui, un vrai temps de saison

C’est tout ce qu’il disait                                            Parlera-t-elle ?, maintenant

 

                                 - Eh bien voilà, dirent-ils d’une même voix

                                 Ensemble, il éclatèrent de rire, tout d’un coup

 

L’odeur l’incommodait                                               Il sentit son parfum

Infinity ? Cardin ?                                                      Je n’aime pas, du tout

Robert lui avait offert pour…                                     Un parfum, quelle idée !

Marthe avait comme un sourire                                Il fit un pas vers le divan

- Assied-toi, dit-elle                                                 - Merci Marthe, dit-il, soulagé

Elle se redressa sur les coussins                             S’asseoir un peu ; ouf !

Il croise toujours ses jambes                                    Sur le bord, comme cela

C’est une manie                                                        Son geste de la main, un tic

                                      Ils se toisèrent, ils sourirent

 

Il va me demander si je suis…                                 -  Que dit le, ton médecin ?

- Tu sais comment ils sont                                        Elle lui cachait quelque chose

Ce médecin lui avait dit, tout                                     Tous pareils, enfin presque tous

- Tu veux boire quelque chose ?                               Il n’avait pas soif, pas tellement

- Un jus de raisin ?, un coca ?                                   - Je veux bien, merci, dit-il

Elle sonna, une fois                                                   Il se leva. – J’y vais

-Non, Adèle va venir ne te…                                     Il sortit, pour se détendre, un peu

 

                                 La bonne et Jean se rencontrèrent dans le couloir

                                 Il connaissait le chemin, il revint avec le plateau

 

Elle regardait la porte                                                 Il poussa la porte, du pied

- Pose-le là, sur la petite table                                    Le plateau plus grand que la table

 

                                         Ils burent longuement, en se regardant

 

- C’est frais                                                                  - Oui, c’est bon

- Tu te souviens ?                                                        - De quoi ?

- L’hôtel des Dunes, Pâques 78                                  - La Bonne Auberge , été 82

- Quatre jours de calme, la mer                                   - 7 jours de folie, la montagne

- Le maître d’hôtel joli garçon                                      - La petite serveuse, allumeuse

 

                                                            - Oui

 

Elle grimaça ; trop froid                                                Il but tout, d’un trait

Quelques gouttes sur le tissu                                       Jean la vit se crisper

La douleur revenait, oooooh                                        - Tu n’as besoin de rien

Il devrait partir, il le faut                                                Il se sentait bien maintenant

Qu’il ne me voie pas                                                     C’était comme avant, presque

- Non merci, tu es gentil                                                Marthe lui parût plus pâle

- Qu’il parte, mais qu’il parte                                         Il s’approcha, troublé

- Jean… non, n’approche pas                                       - Marthe, qu’as-tu, dis-moi

                                     Leurs gestes étaient comme suspendus

                                         Le temps s’arrêta, pour un temps

Marthe avait un malaise                                                Jean avait compris

Quelque chose comme…                                              Elle avait un malaise

Une douleur qui venait de…                                          Il devait faire quelque chose

Elle sonna, plusieurs fois                                               Appeler, sonner, quoi faire ?

Fébrilement, vite, vite                                                     Il sortit, rapidement

 

                     Une infirmière et Jean se rencontrèrent dans le couloir

                                  - Pardon, Monsieur, Madame appelle

                                  Il restait là, planté ; l’infirmière courait

 

Jean allait revenir, il le fallait                                          Quand il revint, il vit

Robert était loin                                                              Lointaine, ailleurs

La douleur bougea en elle                                              La pluie tombait toujours

- Viens, dit-elle faiblement                                              - Viens, entendit-il, à peine

Il s’avançait                                                                     Elle lui souriait

- Ce n’est rien, tu sais                                                     - Bien sûr, je sais

- Je dois… garder la chambre                                        - Ne bouge pas, Marthe

- Je crois que je vais dormir                                            Elle fermait les yeux

- Tu … tu reviendra, Jean, dis ?                                      - Oui je vais revenir

- Au revoir, Jean                                                              - Adieu, Marthe

 

                                              Le temps s’arrêta encore

                                              Quelque temps…

 

Il sortit comme un somnambule, quitta le trottoir, la moto fonçait sur lui. Il vit, trop tard.

                                                 Le choc fut terrible.

                 Marthe, sur le sofa, souriait, le sommeil venait lentement

 

- Jean, dit-elle, dans un souffle                                        - Marthe, expira-t-il, Mar…

 

© Jacques Chesnel

31.03.2008

LA CHAMBRE, LA LOGE

Quand Martial ouvrit la porte de la chambre après avoir frappé si doucement que je n’avais rien entendu, je tenais la main de Melinda, je la retirai doucement elle la reprit la serra fort en murmurant non. Martial s’avançait gauchement avec son bouquet de fleurs, des arômes dont l’odeur se mélangea rapidement avec celle écœurante de tout hôpital. Il s’approcha du lit et se pencha vers Melinda disant non dans un souffle, nos regards gênés se croisant, drôle d’ambiance.
Je, dit-il
Non, reprit Melinda, rien ne dis rien et pars vite
Je, dis-je
Non, toi tu restes
Mais
Tu restes, dit-elle, m’étreignant la main qui me fit mal, craquement des doigts, surpris de sa force.
L’odeur devenait vraiment insupportable, je ne veux pas de tes fleurs et sors, vite
Mais
La porte s’ouvre alors, il est l’heure on va prendre la température maintenant, si ces messieurs veulent bien sortir un minute, elle lâcha ma main, Martial haussa les épaules, l’infirmière secoua le thermomètre, un peu de musique non, elle mit la radio sur FIP c’était Paul Desmond…

Quand Paul Desmond ouvrit la porte de la loge, son premier regard fut pour la table, bon c’était la bonne marque de whisky ouf. Le verre était en carton il aurait préféré qu’il soit en verre mais bon. Derrière lui, une blonde enturbannée façon Beauvoir s’approcha et lui mit la main sur les yeux qui c’est hein Marina nan perdu Melinda petit voyou qui attendais- tu petit voyou mais toi bien sûr. Derrière elle, un balèze gominé du genre gangster années 30 hé Paul j’ai un nouveau contrat pour toi au Vanguard tu piges okay mec bonjour Marina nan c’est Melinda spèce de connard Desmond lui pris la main non pas toi dégage mec dit-elle au gommeux. Il me gonfle, et en plus je peux pas saquer son odeur on dirait celle de l’hôpital ou des arômes
Tu restes, bouge pas
Hola vous deux, dit le gangster, vous jouez à quoi, hein ?
Aïe mes doigts heu tu serres trop fort
La porte s’ouvre c’est à vous Paul dans deux minutes, les gars du MJQ sont prêts

L’infirmière sortie, je suis rentré seul dans la chambre, Martial m’avait dit dans le couloir je n’en peux plus de la voir comme cela tu te rends compte, Melinda me souriait elle avait l’air heureuse elle avait éteint la radio…
© Jacques Chesnel.

CHAMBOULE-TOUT

Cette fête foraine n’était pas comme les autres, celles de maintenant, elle ressemblait à celles des camp agnes du siècle dernier et même de celui d’avant, une foire agricole surtout avec quelques manèges puis moins d’agricole et plus de manèges et aujourd’hui rien que des manèges mais pas les mêmes, maintenant plus sophistiqués et aussi plus dangereux… celle-là conservait ses manèges à l’ancienne à part les auto-tamponneuses et la chenille, on y poussait encore à la main avec des gars bâtis comme des Tarzan ; il y avait bien sûr les balançoires pour les petits et les balancelles pour les grands où les filles en robe ne payaient pas pour que les badauds reluquent leurs dessous ce dont ils ne se privaient pas, c’est d’ailleurs là que j’ai connu mes premières émotions de braguette, de plus en plus haut y avait une grande brune on aurait dit qu’elle le faisait exprès… mais ce que nous les jeunes d’alors on préférait ensuite c’était le chamboule-tout, on s’en donnait à cœur joie avec les balles enveloppées de chiffon pour taper et descendre les figurines représentant les gloires nationales ou locales, les politiciens, les maires, les vedettes à la mode et tout…qu’est-ce qu’on se marrait et pan sur machin et pan sur l’autre tiens pan dans la tronche… quand le fils a repris suite au décès du paternel, il a changé les gueules à démolir tous les ans, je me souviens des yé yé dans les années 60, on en foutait plein la tronche au Johnny, à la Sylvie , à Richard Anthony, Franck Alamo et Sheila la môme Chancel que sa figurine était toute déformée tant on tapait dessus on tapait … on y allait tous les soirs déchaînés qu’on était vas-y Jeannot vas-y Momo… et puis une année au début des années 80 je crois bien alors là on en revient pas encore dis donc, le fils allez savoir pourquoi ousqu’il avait pu pêcher cette idée il avait mis des musiciens des musiciens à nous des musiciens DE JAZZ tu te rends compte il y avait là les bobines d’Armstrong, Ellington, Coltrane, Monk, Miles Davis et Goodman bon Goodman on allait rien dire de trop, mais les autres on allait pas en rester là d’autant qu’on avait jamais vu autant de mecs se les bombarder, les cons ricanaient tiens dans sa gueule au négro et vlan vlan vlan… nous on faisait la gueule, on matait les gus avec leurs gueules de tarés on les repéraient ya le gars machin et celui qui sert de bedeau qu’y tapait comme un dingue sur Coltrane non on allait pas en rester là on ne pouvait pas en rester là… sans un mot on s’est retrouvé toute la bande sur le coup de deux heures du mat’ après que les gars de la sécurité soient partis on était cinq (Louis, le Duke, John, T.S. et moi Mimile) on a bousillé le stand mon vieux en dix minutes avec des marteaux et des manches de pioche on a tout mais alors tout cassé sauf les trombines des musiciens qu’on a emportés comme des reliques sauf Goodman qu’on sauva quand même in extremis un vrai champ de ruines hé ho hein toi le fils t’a compris on touche pas à nos idoles à nous pauv’ con.
© Jacques Chesnel