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26/06/2016

SOUVENIRS DE DEMAIN

 

En référence (et hommage) à Julio Cortázar qui a écrit cette phrase dans « L’homme à l’affût » dite par Johnny Carter : ce solo-là je l’ai déjà joué demain »

 

Je me souviens :

. de la grippe sévère de Gérard D. au mois d’avril 2022 car il faisait très froid, moins 72°

. des premier pas sur Mars des marsonautes Chinois, c’était beau à la télé branchée directement dans mon cerveau

. des algues vertes en Bretagne, rouges dans la Mer Rouge, noires dans la mer Noire

. du rire coquin de ma trente-quatrième arrière-arrière-arrière petite-fille le jour de ses deux cent cinquante-quatre ans avec un grand pied-de-nez et de son bras d’horreur

. du discours du Président de la République Arnaud Montebourg lors de son investiture en 2027

. de l’explosion de la centrale nucléaire sécurisée de Flamanville, mais pas du nombre de morts par milliers contestés par le ministre de la Déflagration

. du remariage en grandes pompes de Kate III, Reine d’Angleterre avec le petit-fils de Karl Lagerfeld et Lady Gaga bis

. d’un voyage à Venise en sous-marin collectif en compagnie d’un seul japonais muet et de deux indiens aveugles

. des funérailles nationales du dernier paysan français et de son entrée au Panthéon en ruines

. de la guerre de Cent Ans en Afrique pour se débarrasser de tous les néo-coloniaux et autres envahisseurs ainsi que de l’armistice rompu en 2102

. du débarquement des plutonautes Indiens sur Pluton et de l’accueil malgré tout sympathique de la population désabusée

. de l’exécution de tous ces cardinaux fusillés pour des actes de pédophilie internationale et de la liesse de la foule

. parfaitement du dernier des 246 films de Woody Allen lors de sa rétrospective au festival de Cannes, il a été porté en triomphe, il semblait content

. de l’interminable panne de deux des 108 ascenseurs de la vingt-neuvième tour du World Trade Center haute de 1709 étages et de la panique qui s’ensuivit, du nombre de meurtres et de suicides

. de Ludivine Sagnier à cent deux ans, elle paraît plus jeune de deux siècles même sans maquillage

. que maintenant on ne lit plus Jean d’Ormesson mais toujours Jean Echenoz, ce qui me paraît juste

. de Michel Bouquet jouant « Le Roi se meurt » alors qu’il est toujours vivant

. de la marque de mon dernier hélicoptère, celui tombé en panne d’hydrogène quand j’allais acheter mon pain chez le dernier boulanger bio à 852 kilomètres

. de la réouverture des camps de concentration et le retour de la guillotine applaudi

. de fraises de sept kilos chacune, d’une vieille boîte de sardines achetée au marché noir à cause la disparition totale des poissons, de l’agneau de pré-salé des environs de Nevers et des rillettes du Mans de Tombouctou

. de la statue géante de Charlie Parker éclairant le monde avec son saxophone lumineux à la place de celle de la Liberté sur l’île de Long Island

. du zoo d’un pays inconnu où il n’y a plus d’animaux depuis la peste et le choléra en 2343

. du portrait de Nicolas 3 avec une petite moustache et le bras droit levé

. des bateaux-mouches quand il y avait encore de l’eau dans la Seine

. de l’Himalya qui a tellement rapetissé qu’on dirait le Mont-Dore qui lui est maintenant à six cents pieds sous terre.

. des jeux olympiques de 2088 où aux 100 mètres le record du numéro 85 fut validé : il était arrivé avant d’être parti, d’un saut à la perche sans perche, d’un lancer de plume à 195 mètres

. d’avoir dit : ah ! la vache ! devant des enfants qui m’ont questionné pendant des heures sur les animaux préhistoriques

. d’avoir revu Laurel et Hardy en hologramme

. de la présentation au concours Lépine d’un vélo sans cadres, sans roues, sans guidon et sans selle

. de la béatification de Valéry Giscard d’Estaing et des bagarres avec les journalistes de télévision pendant la cérémonie

. de gros chiens pataugeant dans des crottes de p’tit vieux, de poulets faisant le tapin, de loups violés par des moutons, de veaux pleurant de ne plus voir passer de trains, d’une grève des abeilles qui a mal tourné

. toujours avec ravissement du beau visage de Danielle Darrieux

. d’un certain samedi de mai qui fut le plus beau jour de ma vie…

 

…Oui, je me souviens de tout cela pour ne pas avoir en m’en rappeler plus tard, mais ça m’a soulagé de l’écrire car ma mémoire c’est malgré tout du béton.

 

© Jacques Chesnel

10:34 Publié dans Mes textes | Lien permanent | Commentaires (1)

16/06/2016

DANS LE SILENCE

 

Depuis quelque jours, Jérôme se sentait bizarre, on peut dire ça comme ça, bizarre égal pas bien, pas trop mal mais pas trop bien. Il n'avait vu personne de la journée à part la boulangère qui faisait la gueule comme tous les jours, pas qu'à lui non à tout le monde tout le temps. Dans l'après-midi, il décida de regarder un match de foot à la télé ; déjà le foot, pourquoi ?, voir des égos boursouflés en maillots tartignolles courir après la baballe et s'étreindre comme des tarlouses pendant des heures après avoir péniblement marqué un but et expliquer ensuite que voilà et puis heu voilà on a fait le maximum voilà le coche est content et puis voilà, cela le faisait gerber mais bon allez savoir pourquoi, il y avait bien autre chose d'aussi nul à la téloche ce dimanche après-midi là mais bon… quand arriva la plus grande peur de sa vie ; il avait coupé le son pour ne pas entendre les hurlements de trente mille abrutis et dans l'immense silence de son petit salon, une voix sépulcrale qu'il ne connaissait pas retentit "ce con a encore loupé sa passe" c'était la sienne bordel la sienne qui avait dit ce con a encore loupé sa passe, putain cela faisait un bail qu'il n'avait entendu SA VOIX sa VRAIE voix.

Depuis le départ de Muriel partie rejoindre un footballeur de renom après trente années de brouilles et réconciliations, de rabibochages et de bisbilles, de câlineries et d'insultes, se supporter, se chamailler, puis franchement se détester, il vivait seul supportant mal parfois cette solitude recherchée, pas de rapport avec ses cons de voisins, les amis partis avec ceux de Muriel, le petit chat mort le canari aussi. Donc, boulot, pas de métro, dodo, branlette hebdo et abdos pour l'hygiène et le fun, les courses le samedi matin puis la télé avec Heineken tout le ouikainde devant l'écran noir de ses nuits blanches et le cinoche une fois par mois les films de karaté et de cul. Sur le conseil d'un pote lointain qui l'avait conseillé sur sa santé au moment de l'approche de la cinquantaine, il avait passé un chèque-hold-up complet à l'hosto chéro pas remboursé alors que les affaires et les contrats se faisaient de plus en plus rares avec la crise qui n'en finissait pas surtout pour lui ; résultat des courses : non, rien, rien de rien, monsieur le patient impatient, vous avez tout bon, le cœur, les poumons, les reins, le foie, les yeux, les oreilles, le nez, la quéquette, TOUT BON, super cline, reparti pour un tour sur les chapeaux de roues, et ce con a encore loupé sa passe. Le foot c'était mieux avant, du temps de Kopa, Fontaine, Platini, Giresse et Laurent Blanc ses favoris, non seulement ils réussissaient toujours leurs passes mais ils savaient parler après les matchs pas pour dire des conneries heu hé ben voilà et puis le coche c'était quand même un entraîneur ah ! Michel Hidalgo et les équipes, Reims et St-Etienne. Quand on sonna à la porte, il ne bougea pas comme d'habitude, le téléphone c'est pas fait pour les chiens mais pour prévenir ; quand on frappa fort il pensa à un erreur, quand on tapa plus doucement il se leva pour regarder par le judas optique, il ne vit rien mais entendit qu'on grattait timidement. Il ouvrit, c'était Muriel presque à genoux et toute en pleurs avec sa petite mallette.

- Que veux-tu après tout ce temps, demanda-t-il

- Laisse-moi entrer tu veux, hoqueta-t-elle

- Si c'est pour s'engueuler, alors non

- Je t'espliquerai

Elle entra, il était perplexe.

- Voilà, j'ai quitté Robert

- Que veux-tu que ça me foute

- Je me suis aperçue que c'est un vrai connard

- Si tu le dis… moi, je le savais rien qu'à le regarder jouer

Elle s'assit devant la télé en tentant de sécher ces larmes que Jérôme trouva de crocodile.

- Tu regardes le foot toi maintenant, je croyais que

- Pas vraiment, principalement quand ya Robert

- Il ne joue plus à l'Inter de Milan, ils l'ont viré

- Je sais, c'était à prévoir vu ses résultats

- Et puis…

Jérôme s'assoit à côté d'elle sur le canapé, elle ne pleure presque plus, ils regardent un match tous les deux, la deuxième mi-temps, il remet le son, fort, dans le stade tout le monde est debout et hurle après un joueur, le brocarde, le conspue, le vilipende, le dénigre… Robert

- Ce con, il a encore loupé sa passe, dit alors une voix sépulcrale qui n'était pas la sienne.

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06/06/2016

LES DEUX AMIES

 

En tombant par un pur hasard sur cette reproduction du tableau de Gustav Klimt, Muriel pensa à ces deux voisines dont on disait que, enfin, elles avaient l’air de, on n’avait rien contre mais avouez cependant que, l’une blanche habillée toujours en noir et l’autre noire continuellement vêtue de blanc… ah ! et puis cette habitude de nous narguer sur leur balcon en fumant cigarette sur cigarette avec quelquefois un verre à la main. Muriel, bien sûr, n’était pas raciste, elle comprenait la défense des droits des femmes, avait approuvé la loi Veil autorisant légalement l’avortement, celle contre la peine de mort, mais il y avait au fond d’elle-même un vieux fond indéfinissable qui faisait qu’elle était choquée, voilà c’est dit oui choquée, certainement.

Elles faisaient la causette jusqu’à tard le soir qu’on se demandait ce qu’elles pouvaient bien se raconter et dire du mal de nous, certainement. Des fois elles avaient des mots plus hauts que les autres ou bien des rires bien sonores ou des airs de conspiratrices qui nous agaçaient. Quelques fois, on voyait un couple de personnes âgées, des parents qui passaient, certainement. Jamais de jeunes hommes de leur génération, rien que des femmes, des copines un peu fofolles ou des rombières hyper maquillées comme des tenancières de bordels anciens, certainement. Oh !, une fois seulement, un soir d’été, elles avaient parlé plus longtemps et plus fort, comme si elles se chamaillaient puis la noire s’était levée brusquement et était revenue avec de nouveaux verres pleins, certainement. Muriel avait pensé alerter la police pour tapage nocturne, mais maintenant la flicaille ne se déplace plus que pour des choses plus graves comme la nuit où on a brûlé la voiture de son gendre qui est policier, c’est pour ça, certainement.


Maintenant que les soirées sont plus fraîches, elles ont mis des parkas ou des couvertures mais elles restent sur le balcon à cause de la fumée, certainement. Hier, en plus des exclamations, rires et autres éclats de voix, on a eu droit à de la musique, enfin si on peut appeler cela de la musique, zim boum boum badaboum avec une fille qui hurlait à la mort, certainement ; on a entendu des voix crier la ferme moins fort vos gueules arrêtez elles ont continué de plus belle comme si de rien n’était, plus fort même, certainement…
Et puis l’hiver arriva, long, froid, moche, Muriel nous dit qu’elle ne voyait plus que des ombres derrière les voilages, le calme était enfin revenu sur le balcon d’en face. Rien de particulier à signaler dans le pâté de maisons et d’immeubles à part quelques chambardements, visites nocturnes de policiers suite à des plaintes pour vols ou de rares échauffourées à cause de la drogue, la routine, quoi, certainement.


Le printemps se décida enfin tardivement, Muriel avait perdu son premier mari ainsi que des proches et quelques voisines, elle s’ennuyait ferme en dehors de « Plus belle la vie » à la télé, elle parlait souvent des deux amies qu’elle ne voyait plus derrière ses rideaux tirés, certainement. Se couchant de plus en plus tôt, elle fut réveillée au début de son sommeil par des cris. Levée rapidement, elle vit deux silhouettes comme des ombres chinoises sur le balcon, sur toujours le même. Décidément, pour la reprise, ça barde sec, se dit-elle en enfilant sa robe de chambre. Le ton monta de plus en plus haut, une véritable altercation, un vrai grabuge, il y avait maintenant du monde à toutes les fenêtres, on entendit dans le vacarme une grosse voix, celle du boucher retraité hurler oh ça suffit là-bas oh quand on vit apparaître derrière les deux amies un profil masculin, oui un homme d’aspect corpulent se précipiter sur les deux femmes, les empoigner violemment et les balancer toutes les deux dans le vide de la hauteur des sept étages avec en accompagnement une clameur horrifiée venant de toutes les fenêtres. La femme noire rebondit en tombant sur une voiture avant de s’écraser sur le sol dans un splatch terrible, la blanche fut accrochée dans/par les branches d’un arbre avant de s’affaler inerte dans le bac à sable du jardin d’enfant tout proche. L’homme, vite descendu, les disposa alors avec précaution l’une à côté de l’autre puis les réunit par l’entrelacement de leurs doigts, arrangea leurs cheveux défaits, déposa un baiser sur le front de chacune et s’adressant aux curieux des fenêtres leur dit ceci : « ce n’est rien, il n’y a rien à dire, une simple dispute entre deux amies »… et il partit dans la nuit.

Ce n’était donc que cela, deux amies, un simple fait divers en somme, comme le rapporta le journal local le lendemain. Le journaliste écrivait dans son reportage que personne n’avait rien compris parmi les voisins, lui non plus d’ailleurs. Ce devait être un débutant ou un stagiaire. Certainement.

 

 

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31/05/2016

LES ANGES : SEXE, SAXE ET SAXO

 

Tous les ans, à cette période de fin de l’année et début de la suivante, Jean-François se posait et nous posait toujours la même question, celle sur le sexe des anges, question récurrente depuis son catéchisme où il était toujours bon dernier et jugé incontrôlable par le curé et les dames patronnesses car posant justement des questions dont les réponses ne lui convenaient pas, à lui, au prêtre et aux vieilles cinglées ; un peu plus tard, en sciences dites naturelles (étude du corps humain, la différence entre homme et femme) problèmes avec un prof’ peureux et complexé, puis le dessin, les arts dits beaux avec les reproductions de tableaux surtout ceux comportant des anges qu’il aimait contempler pendant des heures sans dire un seul mot, ce qui constituait une véritable performance. JF avait vu tous le tableaux consacrés à l’angélologie, notamment ceux de Fra Angelico, Giotto, Van Eyck et Roublev mais celui qui le fascinait était Trois amours dansant dans les nuages de François Boucher (1703-1770) par ailleurs auteur de Diane sortant du bain qui le laissait tout chose avec des picotements dans le bas du ventre. Il s’intéressa avec passion aux chérubins et séraphins, à la langue des anges qu’évoquait St-Paul, aux anges déchus, aux anges rebelles peints par Pieter Bruegel l’Ancien.

Il se posa des tas de questions sur leur aspect, leurs tailles de bébé de huit mois joufflus, potelés, poupards, pas d’ange maigre ni de noir ou d’autre couleur, leurs cheveux blonds et bouclés, la délicatesse de leur peau toujours immaculée, la fraîcheur de leur teint d’un rose discret, leur manque de poils sous les bras, leurs fesses dodues-charnues et, surtout leur absence de sexe, ni bosse ni creux apparants sous le voile pudique à cet endroit pour lui essentiel ; quant à leur air d’extase permanente, il s’en demandait les raisons… et ces postures un peu niaiseuses ! ; quant à Cupidon, ou plus exactement à ses représentations, il trouvait celles-ci plutôt du genre cucul-pipi-dondon dans tous les sens des termes, ce qui faisait hurler de rire Myriam tout en lui reprochant ses constantes vannes à deux balles, c’est nul, JF, c’est supernul !.

Un peu plus tard ce fut le tour des anges gardiens, après un court épisode avec Gabriel sans résultats probants. Déjà, à treize ans, il convoqua plusieurs fois son ange gardien à lui qu’il appelait Victor (prénom de son grand-père favori mort dans les tranchées à Verdun pendant une absence de son propre ange gardien parti aux toilettes ce con pendant un des plus forts bombardements, quelle idée) et deux ans plus tard y renonça définitivement devant les carences de résultats dans les moments où il en avait eu le plus besoin, notamment pour la besogne quotidienne de séduction des filles, une propension au prurit aquagénique ou aux plaques d’urticaire et de fréquentes et incontrôlables fuites urinaires aux plus mauvais moments, d’où le coït toujours interruptus… jusqu’au jour où le médeçin de famille trouva le remède que Victor n’avait même pas envisagé, c’est nul, Victor, supernul !.

De plus en plus tenaillé, tiraillé, obnubilé, tourmenté, tourneboulé par le sexe, d’abord le sien, son propre instrument de service, de ses vices et de sévices pas toujours très propre, celui des filles qu’il tentait en vain d’explorer toujours de plus en plus et, plus énigmatique, celui des anges, leur non-zizi, Jean-François s’embarquait dans une quête de plus en plus pressante dans ses recherches et préocuppations. Tout passa en revue, du sexagénaire sexologue aux sex-symbols sextuplés, du sextuor sexy aux pratiquants du sextant au fort sex-appeal… rien ne vint calmer son ardeur de recherches pointues qui se poursuivent encore. 

Aux dernière nouvelles, on vient de voir un ange passer dans le ciel avec son sexe en érection, sa porcelaine de saxe dans son sac air messe et son saxo le plus petit d’Adolphe son génial inventeur en bande doulière, voilà bien un ange d’un genre nouveau non exterminator, contrairement à celui de Luis Buñuel, ce qui va encore provoquer chez notre JF une bienfaisante sexcitation… c’est reparti… bon, alors… il recommence son énumération du sexe absent chez nos fameux blondinets… au choix : l’arbalète, le bigoudi, le boute-joie, le chibre, la coquette, le dardillon, l’épinette, le moineau, le pain-au-lait, le plantoir, le rat-sans-pattes, la ravissante, la tête chercheuse, le zigomar ou la foufoune, le berlingot, la cerise, la reluisette, le vestibule, le gardon et autres friandises (merci Colette Renard pour Les nuits d’une demoiselle)…

                … et tout ce qui s’ensuit… et tout ce qui s’enfuit.

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22/05/2016

LA MÉPRISE

 

Claude et moi sommes inséparables depuis longtemps, je crois bien que cela remonte au début de notre adolescence plutôt tapageuse, au lycée on nous appelait Castor et Pollux ou Cul et Chemise selon les affinités avec les autres élèves, on en riait. Cela avait commencé par les jeux, échecs et mots croisés, le sport avec le tennis de table et le basket, disciplines où nous nous défendions bien, un peu au-dessus de la moyenne. Puis ce fut les filles, les flirts, les confidences, les secrets, plus tard les partages consentis, aucun nuage à l’horizon de notre amitié. A tel point que nous nous sommes mariés le même jour, lui avec une ancienne fiancée, idem pour moi. Nous nous fréquentions plus ou moins régulièrement, soirées et vacances. Lors d’un voyage de nos deux épouses, seuls tous les deux, il me confia qu’au bout de quatre ans de vie commune, il avait quelquefois des aventures alors que moi j’étais toujours fidèle car profondément et désespérément amoureux, ce qui l’amusait. Nous nous recevions une fois par semaine sans compter des réceptions avec d’autres couples, ce qui arrivait de plus en plus souvent au grand dam de Patricia, mon épouse devenue un peu casanière. Lors d’une confidence, Claude m’assura que les jeunes filles se jetaient littéralement à ses pieds, qu’il ne pouvait résister et avait été obligé d’organiser ses sorties avec un planning clandestin ; il avait le démon de midi moins le quart car tout juste trentenaire et toujours aussi beau garçon genre latin lover Marcello ou blond cuivré Redford type surfeur californien, cela changeant suivant les saisons, vous voyez, résultat impressionnant ; et comme, il était trrrès intelligent, beau parleur, blagueur, alors là ! le succès assuré à tous les coups pour tous les coups.

  • Chérie, nous sommes invités chez les Margerien demain soir
  • Chic, il y aura Claude
  • Heu, oui sûrement, tu sais qu’il adore ce genre de soirée pour faire des rencontres
  • Oh, tu peux parler, c’est là qu’on s’est connus
  • Et qu’il y trouve du gibier à sa guise
  • Je t’interdis de parler comme ça, Claude est un type bien, un peu coureur certes mais très gentil
  • Tu ne vas pas me dire que maintenant tu as re…
  • Non rassure-toi, mais n’empêche, il a d’ailleurs très bon goût
  • Surtout dans le cheptel des tendres ados
  • Et dire qu’Eléonore ne s’aperçoit de rien, enfin
  • Bon, tu es prête ?
  • Presque , j’enfile un collant et j’arrive
  • Ah, tu te protèges donc
  • Mais non, idiot chéri, et contre qui, dis le moi ?
  • Attention, ya ta combinaison qui dépasse
  • Qu’il est bête, mon Dieu qu’il est bête         

Il y avait toujours beaucoup de monde et du beau aux fêtes des Margerien. Claude pensait souvent à Gatsby le Magnifique avec tout ce luxe un peu tapageur et ces invités qu’on disait mondains et profiteurs, et même les deux à la fois. Ce soir-là, anniversaire de la maîtresse de maison, on avait mis les petits plats dans les grands et les bouteilles débordaient abondamment des coupes et verres , un quintette de jazz jouait des ballades langoureuses, on entendait des petits cris, de grosses exclamations, parfois des soupirs ou des bulles de conciliabules, les messieurs rentraient leurs ventres éminents et proéminents, les dames bombaient leurs avantages plus ou moins généreusement décolletés, tout était dans l’ordre naturel des choses friquées. Nous embrassons nos intimes, saluons nos connaissances regardons le spectacle des arrivées, cherchons un visage ami, notamment celui de Claude qui…

  • Je me demande bien où il est
  • Dans un coin ou un recoin en train de draguer
  • Tu crois ?... ah ! bonjour chère amie, comment allez-vous ?
  • Penses-tu qu’il sera seul ou avec une conquête
  • Va savoir avec lui
  • Et avec sa femme alors ?
  • Il peut pousser les choses jusque-là, tu le connais bien

 Derrière une grosse dame type baleine échouée dans un fauteuil, un mobile de Calder, quelques serveurs en train de papoter en attendant un convive, quelques bimbos en pleine action de pépiement, une silhouette connue en discussion avec un jeune éphèbe d’une beauté à couper le souffle de Patricia ce qui d’ailleurs arriva quand elle découvrit en même temps que moi que les deux hommes se tenaient délicatement par la taille, qu’un sourire épanoui éclairait leurs visages… et que la silhouette reconnue mais oui était bien celle de notre ami tandis que mon épouse faillit défaillir avant que je la reprenne dans mes bras oups, que t’arrive-t-il ?

-   Va me chercher un verre, s’il te plaît, je ne me sens pas bien

- Ne t’en fais pas, il ne va pas lui rouler une pelle en public

- On ne sait jamais avec lui, tiens le voilà on dirait

 Claude nous avait aperçu avant que l’on s’éclipse et il nous fit un signe chaleureux de la main tout en arrivant vers nous avec sa nouvelle conquête en chaloupant.

  • Je ne veux pas le voir, on s’en va

Je la retins doucement et Claude fut subitement devant nous

  • Ah !, mes amis, que je suis content de vous voir, comment allez-vous, un peu pâlotte Patricia hein ?, laissez-moi vous présenter mon ami Arnaud, Patricia, Jérôme, mes chers amis dont je viens de te parler
  • Enchantés

Il a fallu ensuite se dépatouiller pour trouver une solution et sortir de cette situation, une sorte de malaise installé… quoi ? Claude devenu gay ?, dis-moi que je rêve…nous trouvâmes donc un prétexte qu’on dit toujours futile et dont je n’ai pas souvenance pour nous débiner lâchement en laissant notre Claude abasourdi, dépité, je n’ose écrire la queue entre les jambes...

 Comme il fallait s’y attendre, le lendemain soir Claude nous appela au téléphone, répondeur en fonction oblige.

  • Allo, vous êtes partis bien trop vite, amigos, je n’ai pas pu vous expliquer, je crois qu’il y a une méprise de votre part concernant Arnaud, ce n’est pas du tout ce que vous croyez, c’était juste heu une façon de pouvoir par ce biais de séduction rencontrer sa femme que je guigne depuis un certain temps et que, vous me comprenez, je ne savais pas comment faire autrement, alors oui bon, il m’a en quelque sorte servi d’appât, de go-between, c’était seulement un moyen et je crois enfin j’espère que ça va marcher, voilà, c’est tout, je voulais vous le dire parce que allo, allo, vous êtes là ? allo... et merdeu !

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12/05/2016

REVOLVER

 

 

( à Hugo, mon fils )

 

La première fois que j'ai tenu un revolver dans la main c'était pour faire comme Richard Widmark dans Les forbans de la nuit de Jules Dassin, j'avais trouvé l'objet lourd, peu maniable et surtout froid, l'armurier avait eu l'air plus sidéré qu'étonné et moi plutôt con je le reconnais. A cette époque, je portais un trench-coat comme celui d'Albert Camus, un chapeau comme ceux de Jean-Pierre Melville, je prenais des airs à la François Périer ou à la Robert Mitchum, je lisais Dashiell Hammett, Raymond Chandler et tous les livres de la série noire de Marcel Duhamel, il ne me manquait plus que le pétard. Je l'avais bien planqué à la maison et le regardais tous les matins tous les soirs avec fascination, c'était donc ça un revolver, un Colt Detective Special d'occasion mais en parfait état de marche avec les balles prêt à tirer. Il y a avait plein de personnes à dézinguer, la liste était tellement longue que je ne savais pas par qui commencer en premier, ah! si, Pierre peut-être qui m'avait fauché Séverine mon premier amour mais néanmoins salope donc elle en deuxième place et puis...

La deuxième fois que j'ai tenu mon revolver c'était pour m'exercer au tir dans un champ sur des boites des conserves pendant qu'on était en train de me piquer ma mob que si j'avais vu le gars il aurait été ma première cible vivante pan! touché! crevé! ; j'avais détalé vite fait quand des chasseurs alertés s'étaient ramenés avec leurs flingues, j'avais pas osé tirer ils étaient trop nombreux et je n'avais plus assez de balles car les conserves avaient tout pris, le lendemain c'est un chien fou un pointer qui s'est pointé, comme il bougeait tout le temps je n'ai pas pu l'aligner, un sacré coup de pied et le clébard s'est barré en hurlant ; au cinoche, je voyais toujours tous les polars qui sortaient j'avais bien aimé Touchez pas au grisbi et Razzia sur la chnouf et j'étais tombé amoureux de Jeanne Moreau et de Magali Noël, je caressais toujours mon feu en pensant à elles et à des tas de poupées starlettes plus tard les psychiatres ont dit des tas de choses là-dessus que j'ai rien compris en parlant de substitution c'est ça non ? mais j'avais pas envie de les tuer le Ventura lui il chômait pas…

La troisième fois que j'ai tenu mon revolver le coup est parti tout seul j'ai à peine appuyé et le convoyeur est tombé tandis que Mimile gueulait j'avais dit de pas tirer bordel de merde faut qu'on s'casse maintenant connaaard que j'étais resté comme une andouille je voulais pas je voulais pas que les cognes m'ont cueilli debout près du mec à terre je voulais pas je voulais pas et que j'en ai pris pour quinze ans avec remise de peine il y avait un doute sur le tireur car on était plusieurs au braquage que je voulais pas… En sortant de tôle, j'ai acheté le même revolver parce que dans mon quartier tout le monde était armé jusqu'aux dents et même plus loin, j'allais toujours voir des polars, surtout ceux de Michael Mann, de James Gray, de Martin Scorcese, des fois je ne savais même plus où j'avais planqué l'engin c'est dire, j'étais toujours amoureux de la Moreau mais il n'y avait pas de nouveau Lino et les cinéastes français continuaient à se regarder le nombril au lieu de faire du cinéma, j'avais de nouvelles marottes, la musique baroque parfois un peu Purcell et surtout le hard rock, j'écoutais les vieux Van Halen ou les Scorpions, j'admirais AC/DC et Aerosmith, j'aimais cette pêche là, l'ambiance survoltée… quand un jour au boulot sur un chantier au moment de la pause un jeune mec m'a dit en souriant :

- alors l'ancien, toujours dans ta bulle hardeuse à mort ?... faut écouter autre chose pépère, un peu plus de délicatesse, demain j't'apporte du nouveau pour ton lecteur mp3

Dans le casque, ce fut comme un choc mais doux, quelque chose de mélodique, de chaleureux, d'inhabituel à mes oreilles habituées à la dure, je fus d'emblée emballé

- c'est qui ?

- les Beatles, un groupe d'angliches au top dans les années 60

- c'est un de leurs disque ?

- oui, REVOLVER.

 

 

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29/04/2016

QUAND ON…

 

. Quand on a commencé, j’ai pensé à la fin

. Quand on m’a accusé, j’ai accusé le coup

. Quand on m’a tapé, j’ai dit je m’en tape et me suis tout de suite retapé

. Quand on m’a aperçu, je n’avais rien vu venir

. Quand on m’a regardé, j’y ai regardé de plus près

. Quand on m’a énervé, j’ai perdu mon calme

. Quand on m’a enlacé, je me suis délacé

. Quand on m’a embrassé, je me suis embrasé

. Quand je me suis embrasé, j’ai mis le feu tout partout

. Quand on m’a fait tomber, j’ai tombé la veste

. Quand j’ai tombé la veste, j’ai tout laissé tomber avec

. Quand on m’a relevé, j’ai relevé mes empreintes, on ne sait jamais

. Quand on m’a senti, j’ai demandé qu’on m’hume

. Quand on m’a dit je t’hume, j’ai commencé à aimer un peu plus

. Quand on m’a ligoté, je me suis emberlificoté

. Quand on m’a déligoté, j’ai dégotté un Bourgogne aligoté de première

. Quand on m’a montré une loupe, j’ai tout loupé

. Quand on m’a vendu un timbre, je suis devenu timbré

. Quand on m’a dit oui, c’est par ouï-dire

. Quand on m’a dit non, ce fut un non-sens

. Quand on m’a traité de râleur, je suis resté sans voix

. Quand on m’a indiqué la mauvaise route, j’ai su de suite que c’était la bonne

. Quand on m’a dit on part pour Canton (Guangzhou), j’étais tout content mais ce n’était pas le canton d’à côté

 

 

                       QUAND ON… (2)            

 

. Quand on m’a mis à l’ombre, j’en ai pris ombrage

. Quand on m’a mis sur le gril, j’étais déjà sur des charbons ardents

. Quand on m’a dit que Mathilde était revenue, alors j’ai crié Aline pour qu’elle revienne

. Quand on m’a dit Pierre est petit, j’ai pensé à Pierre le Grand

. Quand on m’a mis des œufs dans le même panier, j’ai oublié ensuite d’y mettre la main

. Quand on m’a traité d’âne, je n’ai pas osé braire

. Quand on m’a traité d’incompétent, j’ai tout de suite lâché un gaz puant puis j’ai pété les plombs

. Quand on m’a parlé d’une perle rare, j’en ai desserré une vite fait

. Quand on m’a accordé une bourse sans coup férir, j’ai fait rire tout le monde sur le coût sans rien délier

. Quand on m’a répondu du tac au tac, j’ai cru à un tic, alors j’ai rétorqué c’est du toc

. Quand on m’a vu franchir le Rubicon, j’ai fait des efforts pour ne pas rougir

. Quand on m’a dit tu ressembles à Fernandel, j’ai henni sans être honni

. Quand on m’a dit de ne plus penser à Fernande, ce fut aussitôt la débandade

. Quand on m’a dit regarde la baie, j’en suis resté bouche bée

. Quand on m’a dit karcher, j’ai pensé aussitôt à Thatcher et j’ai eu un malaise

. Quand on m’a suggéré de fumer du hasch, j’ai dit chiche

. Quand on m’a ri au nez, j’étais content de ne pas avoir de barbe

 

 

                       QUAND ON… (3)

 

. Quand on m’a dit va voir le film de Carné « Le jour se lève », c’était à la tombée de la nuit

. Quand on m’a dit n’avoir rien compris à « Mulholland Drive », j’étais furieux parce que moi non plus aussi

. Quand on m’a dit on va faire une échographie j’ai entendu une certaine résonance

. Quand on m’a dit c’est votre dernière ligne droite, je n’ai pas osé courir entre les lignes

. Quand on m’a dit tu as le cœur au bord des lèvres, je suis resté bouche cousue

. Quand on m’a dit on va labourer, j’ai répondu que j’étais contre les tournantes

. Quand on m’a dit cette fille te sourit j’ai voulu sortir de mon trou

. Quand on m’a annoncé la nouvelle j’ai cru que c’était la dernière

. Quand on m’a dit c’est la curée, j’ai pensé aux pauvres bonnes sœurs

. Quand on m’a dit de lire entre les lignes j’ai tout de suite compris que c’était plus simple

. Quand on m’a dit tu sais, ce type a un charme fou, j’ai aussitôt pensé aux serpents

. Quand on m’a dit attention aux serpents, je n’ai pas vu ceux qui sifflent sur nos têtes ou qui se réchauffent en nos seins

. Quand on m’a demandé si je connaissais bien Andromaque, j’ai dit que c’était dans mes racines

. Quand on m’a dit que tout cela est vain, j’ai repris un autre verre de Bordeaux en pensant à Gilberto

.Quand on m’a demandé si c’est bientôt fini, j’ai répondu qu’il fallait bien terminer.

 

© Jacques Chesnel

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22/04/2016

SI VOUS VOULEZ

                              

Il avait vraiment l’air d’un con et nous l’a tout de suite prouvé, si vous voulez. Il avait une mine de papier ordinaire, de papier mâché, si vous voulez. Parfois il produisait une sorte de hoquet de loqueteux, du genre blleeerc-broukccc, si vous voulez. Impossible pour lui de dire plus de trois mots sans ajouter si vous voulez, si vous voulez. Alors on a joué nous aussi et on a rétorqué si vous voulez à tout bout de chant de paroles, si vous voulez. Il a enchainé que c’était la raison pour laquelle, si vous voulez, ce à quoi nous avons répondu qu’il avait raison, si vous voulez quel que soit le sujet, si vous voulez. Il n’a rien voulu savoir d’autre, si vous voulez et on a continué à alimenter un peu la conversation, si vous voulez. Cela commençait à tourner en rond, si vous voulez quand on lui a demandé s’il était d’accord, si vous voulez. Décontenancé, il a encore trébuché sur les mots, si vous voulez, il a perdu pied, si vous voulez, on a vu une lueur d’inquiétude dans ses yeux, si vous voulez, on était sur le point de gagner, si vous voulez.

Paul a commencé à rire un peu jaune, si vous voulez, ce qui déclencha l’hilarité générale, si vous voulez, et c’est la raison pour laquelle on s’est senti plus forts, si vous voulez. Il a vu le piège, si vous voulez, il a compris qu’il n’allait pas s’en sortir comme ça, si vous voulez. On lui a proposé de s’assoir et de prendre un café, si vous voulez, je veux bien dit-il, si vous voulez. Et on a repris tout à zéro, si vous voulez, d’accord mais pas trop longtemps, si vous voulez, parce qu’il avait encore plein de choses à faire, si vous voulez, et que le temps lui était compté, si vous voulez. On ne va pas s’éterniser dans cette voie-là, si vous voulez, c’est la raison pour laquelle on va changer de conversation, si vous voulez. Il a recommencé à paniquer quand Paul lui rappela que le sujet n’était pas là, si vous voulez, mais plutôt dans la façon de s’exprimer, si vous voulez.

Jean-Michel n’avait encore rien dit, si vous voulez, mais on se doutait bien qu’il y avait des trépignements dans ses méninges qu’on savait susceptibles, si vous voulez. On attendait que ça pète, si vous voulez, on craignait l’esclandre ou la turpitude, si vous voulez, bref, on subodorait le pire, si vous voulez, allez savoir quand et comment, si vous voulez. Serait-il enfin sauvé par le gong avant de sortir de ses gonds, si vous voulez

Et puis Lucie entra dans la pièce, si vous voulez, on a senti comme un trouble général, si vous voulez et c’est la raison pour laquelle on n’aborda pas tout de suite la suite, si vous voulez, on était désarçonnés et lui encore plus, vraiment tétanisé, si vous voulez, comme si cela n’avait été pas prévu au programme, si vous voulez. Salut, les garçons, dit-elle, ça va-t’y comme vous voulez, hein ?. Elle avait toujours eu le chic pour détendre l’atmosphère, si vous voulez, notre hôte poussa une sorte de hennissement/braiement curieux (encore, je vous fais grâce), si vous voulez, puis ensuite en resta coi comme deux ronds de flan si vous voulez et c’est la raison pour laquelle on termina aussitôt notre si sérieuse et intéressante conversation que vous avez suivie avec l’attention qu’elle mérite, si vous voulez…car il commençait à nous emmerder sérieusement avec tous ces si vous voulez qu’on ne savait plus très bien comment s’en sortir… si vous voulez… parce que vous, vous le voulez bien et que vous le valez bien aussi. Alors, soit !                

 

 

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15/04/2016

QUI SE SOUVIENT…

 

         Arts & Lettres

 

. Qui se souvient de Maurice Baquet et de son violoncelle Cérébos

.  de Marguerite Moréno dans « La folle de Chaillot »… et de son auteur, Jean Giraudoux

. Qui se souvient de Pierre Renoir, de Simone Simon, de Léonce Corne, de Suzanne Dehelly, de Pierre Trabaud, d’Henri Guisol, de Marcel Génin, de René Lefèvre, du Crime de M. Lange, de la belle Florelle

. des mois d’avril, des billets doux, de François Billetdoux et de Nicole Avril

. Qui se souvient d’Alec Siniavine, de Léo Chauliac, du pianiste d’Yves Montand dont je ne me souviens plus du nom… ah ! si : Bob Castella, je crois

. de Maria Casares dans « Les enfants du Paradis », de Louis Salou et de Lucien Coëdel

. Qui se souvient des clowns Footit et Chocolat (moi, avec mon grand-père Victor devant son poste à galènes), de Jacques Pills, de Ring Lardner, de Délia Garcès dans « El » de Luis Buñuel

. de Jane Sourza et de Raymond Souplex, de Gabriello et de sa fille Suzanne, de

. Qui se souvient de Roger Vitrac et de « Hector ou les enfants au pouvoir », de Roger Blin dans « En attendant Godot », d’Emile Ajar, de François de Roubaix, de Térésa Stratas dans la « Lulu » d’Alban Berg mise en scène de Chéreau

. Qui se souvient de « La loi » de Roger Vailland

. de Pierre Blanchar, d’Harry Baur, de Jean Servais, de Palau, de Madeleine Robinson et de Madeleine Sologne, de Marcel Lévêque et de la neige qui tombe à gros flacons

. Qui se souvient de « Pattes blanches » de Jean Grémillon et du rôle de Michel Bouquet

.  du grand orchestre du trompettiste Don Ellis au festival de jazz de Juan-les-Pins

. Qui se souvient de Marie Bizet, de Rina Ketty, d’Elyane Celys et d’André Claveau

. de Garcimore et de sa souris Tac-Tac décontrastée

. Qui se souvient d’avoir pleuré à la mort de Cora dans « Le dernier des Mohicans »

.  de Jean-Roger Caussimon acteur et chanteur

. Qui se souvient avoir entendu le glin glin de Roland Magdane la première fois à la radio

. Qui se souvient de Colette Darfeuil dans « L’escalier sans fin » avec Pierre Fresnay en 1943

. du rire crispé d’Alerme, de celui frémissant de Suzanne Flon, de Robert Destain dans « Les belles bacchantes »,   de Louis Arbessier dans « Quoat-Quoat » pièce de Jacques Audiberti

. Qui se souvient de Pierre Mingand, de Pierre Dudan, de René-Louis Lafforgue

.  de Damia, de Fréhel, de Lys Gauty, de Catherine Sauvage la superbe…

. Qui se souvient de Pierre Brasseur dans « Le partage de Midi » et d’Alain Cuny dans « Tête d’or », pièces de Paul Claudel, de la première de « Rabelais » par la compagnie Renaud-Barrault à l’Elysée-Montmartre en 1968

. de Lucien Raimbourg (cousin de Bourvil) dans « L’irrésistible ascension d’Arturo Ui » de Bertold Brecht, mise en scène de Roger Planchon au TNP

. Qui se souvient d’avoir été ému par « Dalva », personnage principal du livre éponyme de Jim Harrison

. de Robert Lamoureux, de « Papa, Maman, la bonne et moi »

. Qui se souvient d’avoir lu « Cronopes et fameux » et de « Nous l’aimions tant, Glenda » de Julio Cortázar

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08/04/2016

ALLOTROPIES ?

 

Nous avions constaté qu’il était unique dans sa façon de traiter ses affaires en qualité d’homme de ; aussi fûmes-nous surpris en apprenant qu’il était perdu quand son épouse avait mis ses affaires dans un autre placard.

Il jouait et gagnait souvent aux courses connaissant parfaitement les chevaux, par contre il était complètement perdu quand son épouse l’envoyait faire ses courses à la supérette, « t’es plus dans la course, chéri ».

Franc de nature, il allait toujours droit au but dans les discussions ; joueur de foot amateur, il avait souvent du mal à se diriger vers les buts.

En veillant au grain sous une petite pluie, il s’aperçut qu’il en avait vraiment un.

Il ne salua pas le bon entendeur

On lui reprochait quelquefois de ne pas en faire une rame ; par contre, aux avirons il était imbattable.

Quand elle voyait ses pattes d’oie dans son miroir, elle se félicitait de ne pas marcher au pas.

Il ne voulait jamais lâcher prise jusqu’au jour où il mit malencontreusement les doigts dedans.

C’est en voulant remplacer une ardoise qu’il prit la plus belle tuile de sa vie.

Dans un cabaret chic, au moment où il demanda la note, le violoniste en fit une fausse.

Lu dans son quotidien favori en trempant son sucre dans son café qu’il y avait un problème avec certains canards.

Il faisait toujours un tabac lorsqu’il cherchait sa blague.

C’est en lavant des vêtements de couleur qu’elle devint blanche comme un linge.

En gravissant cette côte, il ne put s’empêcher de se tenir aux siennes.

A la fin du premier acte, il comprit déjà la pièce dont il prit acte.

Il n’osait jamais ramener sa fraise pendant la cueillette.

Rester en plan en tirant sur la comète.

Prendre la peine pour ne pas rester au bout.

 

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03/04/2016

JAZZ À ANTIBES

 

                                                           

… ce soir là, il y avait au programme un organiste assez connu en trio avec un guitariste et un batteur, nous étions venus pour le guitariste qui n’était autre que George Benson pensez donc… dès le début, ça démarre mal avec l’orgue, Jack McDuff, car c’était lui, se penche à gauche, au milieu et à droite de son instrument, semble vouloir s’arrêter de jouer un instant pendant que Benson prend un solo, se retourne, voit et entend les difficultés de son compère, temporise en distribuant quelques notes en riffs qui font cot cot cot cot pendant que l’organiste disparaît totalement derrière sa machine pendant une bonne minute et toujours cot cot cot… alors un homme se lève parmi la foule des spectateurs et crie : il cherche l’œuf … c’était mon copain le peintre Jean Berthier… l’assistance hurle de rire et d’applaudir…

… je me souviens également de l’énorme bronca lorsque un présentateur annonça la chanteuse Sarah Vaughan en juillet 1963 : et voici Sarah Vos gants… elle en porte pas répliqua-t-on… mieux encore, toujours à Antibes, nous allions prolonger le festival dans un club qui recevait des musiciens… une nuit débarque une troupe de travestis venant du Pam-Pam d’en face après leur spectacle… les « filles » étaient vraiment splendides tout en décolleté jusqu’au nombril et minijupe aussi… à ne pas en croire les yeux… et l’un(e) de ces créatures entreprend alors de séduire (avec forces démonstrations, battements de cils géants, tiraillements de jupe ras le bonbon, remise en place de seins plus que généreux, ventilation de l’entrejambe avec un prospectus) un de nos plus célèbres musiciens européens qui mit longtemps à se défaire de cette tentative de drague tous ses copains daubant sur cette histoire… tu as un sacré ticket, mec… on sort de la boîte, il est cinq heures Antibes s’éveille, il fait déjà jour et soleil, on n’est pas pressé de rentrer dormir, on discute tandis que nos compagnes regardent les devantures des boutiques alors que s’approchent vers nous et nous reconnaissent deux des plus fameux musiciens de l’orchestre de Duke Ellington, Johnny Hodges casquette éponge vert pomme et Russell Procope la même en violet que nous avions interviewé la veille après la balance du concert hey men how are you doin'… euh dites vous savez où on pourrait trouver des putes nous demandent-ils, ben non nous pas d’ici du côté de la gare peut-être, haha vous ne pourriez pas voir avec les deux là… mais ce sont nos femmes… oh sorry, so sorry… revus le lendemain, ils n’arrêtaient pas de s’excuser… 

….avec mon copain Michel, nous allons à l’aéroport de Nice dans nos décapotables rouges chercher deux musiciens amis, et pas n’importe lesquels, Muddy Waters et Gato Barbieri qui nous attendent dans le hall, Muddy réclame sa bouteille de cognac à Mike et Gato me demande si je pouvais lui trouver some coke man je suis mort, désolé, mais je ne sais pas, le photographe Pierre Lapijover qu’on appelait Lapijobleue qui le mitraillait intervint moi je sais dit-il, part en courant et revient… brandissant avec fierté une bouteille de coca-cola… j’ai cru que Gato allait mourir… de rire ainsi que sa femme Michele…et moi aussi… Gato qu’on avait invité une autre fois ailleurs à jouer au foot avec nous équipe de journalistes contre équipe de musiciens, il avait enlevé ses lunettes de myope, galopait dans tous les sens, Gato hop à toi le ballon arrivait sur sa droite et notre Chat dribblait… sur la gauche…

et encore, voilà Siné en 68 : on s’était retrouvé, nous les journalistes, au cocktail de presse au Château de La Brague (qu’on appelait de la Braguette évidemment) pour un buffet somptueux avec le maire, le gratin antibois et la plupart des musiciens programmés. Le soir, concert de Pharoah Sanders. Le coin dévolu à la presse, sur le côté gauche de la Pinède derrière le plus imposant des pins d’icelle, ne permettait pas aux accrédités de bien voir toute la scène ; alors à l’entracte, Siné me propose de venir s’installer avec lui au premier rang et en plein milieu d’icelui ; nous voilà donc installés confortablement, les jambes bien allongés quand la deuxième partie annoncée (la prestation exceptionnelle du Pharaon), le maire d’Antibes arrive et veut reprendre sa place.

Dialogue entre Siné et monsieur Delmas :

- je vous demande pardon, Monsieur, mais vous êtes assis à ma place

- je vous demande pardon, Monsieur, mais je suis assis à ma place

- je regrette cette place est la mienne

- je regrette aussi car cette place est bien la mienne

- non, cette place est celle du maire d’Antibes et je suis le maire

- non, car le maire d’Antibes, c’est moi

- vous plaisantez

- je ne plaisante pas

- dans ce cas je vais être obligé d’appeler le service de sécurité

- ce n’est pas la peine car je vais le faire moi-même

et Siné de se lever et d’appeler haut et fort les CRS qui, dois-je le rappeler étaient fort nombreux

- messieurs, il y a quelqu’un qui veut prendre ma place de maire

 moi, j’étais dans mes petits souliers et ne pipait mot car je ne savais pas comment cela pouvait évoluer; quelques CRS arrivent et monsieur Delmas leur explique… et nous nous levons et partons dans un grand éclat de rire, et c’est ainsi que cette histoire se termine… il y en tellement d’autres…

 

©  Jacques Chesnel

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01/04/2016

PAULINE, ça commence à bien faire

 

Elle s'appelait Colette. Elle avait choisi de changer son prénom de baptème après le premier baiser d'amour reçu à dix-huit ans et qui l'avait tourneboulée à jamais. Il se prénommait Paulin, elle n'avait pas pu l'oublier, alors le prénom….

Pauline est maintenant une vieille dame indigne de quatre-vingt sept ans et ressemble vraiment physiquement à Sylvie, l'actrice dans le rôle de Madame Bertini du film de René Allio qu'elle avait vu à sa sortie, s'était reconnue et avait dit oui c'est tout à fait moi. Depuis la mort de Georges, son mari, elle vivait seule dans la petite maison achetée près de la rivière où il aimait pêcher, elle ne voyait plus personne à part un couple de jeunes voisins qui eux non plus ne voyaient plus grand monde ; ils avaient sympathisé et la considéraient comme leur grand-mère alors qu'ils n'en avaient aucune et elle pas d'enfants ni de famille. Dans la maison Pauline vaquait aux ocuppations ménagères et le reste du temps radio le matin télé l'après-midi coucher tous les soirs après le journal de 20 heures parce qu'après y avait plus rien pour elle et que ça commence à bien faire.

Elle aimait la radio, toujours la même depuis tant d'années, Radio-Luxembourg ; elle appréciait la télé, toujours la même TF1 parce que c'était automatique quand on allumait le poste dans la cuisine qui faisait office de pièce de séjour. Elle avait prit l'habitude de parler souvent toute seule pour meubler le silence et commenter abondamment et ironiquement soit les réclames, soit les propos des présentateurs, chanteurs, vedettes, surtout ceux de dans le temps, avant les yéyés et leur musique de maigres, mais peu les politicards. Une légère perte auditive l'obligeait à se rapprocher du poste devant lequel Pauline pouvait rester des heures en tricotant pour le pétiot à venir chez ses gentils voisins. Jean-Paul lui reprochait souvent Madame Pauline pourquoi répétez vous tout le temps "ça commence à bien faire"… ah ben vous savez je ne m'en rends pas compte à mon âge et puis de toutes façons je vais vous dire ça commence à bien faire voilà. Elle comprenait rien à tous ces débats à la radio, à tous ces commentaires. Elle aimait bien Jacques Pradel qu'elle perdait pas de vue bien que la sienne baissait, n'entravait que couic à Alain du quelque chose qu'elle trouvait si énervé et énervant et ça commence à bien faire, elle dégustait Jean-Pierre Pernaud même s'il annonçait parfois de mauvaises nouvelles entre deux fabrications de fromages de chèvre alors là ça commence à bien faire ou les émissions de Nicolas Mulot, celles avec des animaux avec Boudegrain du bourg, regrettait les feux de l'amour surtout ceux de Dallas oh l'air couillon du gars avec son chapeau de cobaye et se perdait quelquefois avec l'inspecteur neuneu Derrick en changeant de chaîne même que ça commençait à bien faire avec tous ces cadavres tout partout. Pauline se demandant pourquoi on avait supprimé Fernand Raynaud avec son 22 à Asnières, Raymond Souplex et Jeanne Sourza, les cinq dernières minutes, Marcel Amont, Daniel Guichard et Isabelle Aubret parce qu'avec Sheila ça commence à bien faire. Pas du tout intéressée par la politique, Georges lui avait dit tous à mettre dans le même panier de cranes après son adhésion et sa démission du parti communisse, Pauline zappatait aussitôt, elle écoutait pourtant les déclarations du Président de la République par patriotisse et habitude à part ceux d'un grand hobereau prétentiard avec un nom à rallonge parce que là ça commençait à bien faire avec le camion de lait rue de Clichy et les bonsoir Badame au reboir, elle avait pleuré à la mort de la princesse la Ladydi qu'elle trouvait si gentille et tout ça à cause des papas rassis et leurs photos de la bagnole dans le tunnel ça commence à bien faire et les chapeaux de la Couine aussi mais toutes les fleurs à l'enterrement ça lui plaisait.

Maintenant elle bouge de moins en moins à cause des douleurs, alors Nadine la femme de Jean-Louis vient lui apporter de la soupe deux fois par semaine avec le pétiot qu'a maintenant onze ans, ellles causent un brin de tout et de rien et ça commence à bien faire n'est-ce pas. Pauline regrettait le temps des vrais films à la télé, ceux avec Bourvil et le petit qui bougeait tout le temps vous savez le Louis de quèquechose un peu corniaud ou Arsène Lupin et Robert Lamoureux avec son histoire de canard, maintenant il y avait toujours de la violence quotidiennement avec le gros Maigret, les inspecteurs Barnabête et Navarin, surtout ces feuilletontons américains qu'elle ne voulait plus regarder ou bien alors ces comiques pas drôles qui la faisaient pas rire en tapant sur les p'tits vieux ou les handicapés que ça commençait à bien faire avant que ça leur retombe sur la cafetière sans attendre et voilà.

Un soir, elle avait invité les gentils voisins à partager le repas du soir, on regardait la télé en mangeant quand on a vu et entendu un p'tit gars agité des épaules de partout dire comme ça tout d'un coup, l'environnement ça commence à bien faire, alors on a ri mais qu'est-ce qu'on a ri quand Jean-Louis a rajouté on dirait qu'il vous a entendu le monsieur ou bien qu'il copie sur vous, Madame Pauline.

Cette nuit, dans l'ambulance qui l'emmène à l'hôpital, Pauline dit dans un souffle pour la dernière fois à l'infirmier qui lui tient la main "cette fois je crois que ça commence à bien faire".

 

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25/03/2016

L’AFFRONT HIER

 

Elle avait toujours voulu connaître la signification exacte des mots, aussi lorsque celui-ci se présenta subitement hier elle plongea aussitôt dans le dictionnaire de l’année. Tocard. Bon, vu. Son visage s’était subitement empourpré car elle ne s’était pas imaginé que cela puisse être considéré comme une injure. Après consultation des synonymes et un petit frisson imprévu accompagné d’une chatouille sur le nez, Muriel choisit tartignolle, ringard et vilain en se demandant pourquoi et surtout à quelle occasion elle avait rencontré ce mot là. Ce n’était pas la première fois qu’elle avait un trou de mémoire, une absence de repères, Jérôme, inquiet, lui en avait fait la remarque, c’est grave docteur ?, avait-elle ironisé avec son petit rictus si caractéristique mais qu’il trouvait adorable. J’ai tendance aujourd’hui à considérer cet adjectif comme un affront, renchérit-elle, un affront pour celui ou celle à qui il était destiné et à moi qui ne peut me souvenir à quelle occasion. Tocard, tocard toi-même. Etait-ce destiné à Jérôme quand il n’a pas freiné à temps devant la vieille dame sur le passage piétons, il s’en est fallu d’un cheveu, tocard ; à moi destiné  quand je m’y suis reprise à trois fois pour réaliser un piteux créneau avec cette putain de bagnole et sa direction mal assistée, tocard, au jeune homme à l’air efféminé qui se pavanait face à une jeune mal voyante un peu paumée qui lui demandait son chemin, tocard, à cette grosse dame devant moi au cinéma qui glousse à la moindre réplique du dialogue de ce film à la con, tocard de grosse mémé, au mec à l’air suffisant et méprisant sur un blog qui éreinte ceux qui ne sont pas de son avis, tocard, au boucher d’en face qui affiche « véritable mouton de pré-salé du Mans » dans sa vitrine, à cette poupée bimbo qui se croit maligne d’aguicher les p’tits vieux qui ne bandent plus ailleurs que dans leurs cerveaux rabougris, tocard et tocards, à celui qui joue au chef pour se donner l’importance qu’il n’a pas, tocard, à cet acteur réputé qui en fait des tonnes pour conserver son aura, tocard, aux ministres intègres désintégrés à côté de la plaque qui parlent fort pour ne rien dire tout bas, tocards, à tous ceux et celles qui pètent plus haut que leurs culs, véritable affront hier qui donne envie aujourd’hui de fermer les frontières du ciboulot pour éradiquer la connerie ambiante, tocards.

 

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18/03/2016

LA COURSE

 

 

Il se réveilla en sursaut vers cinq heures à côté de Muriel furieuse, il était trempé de sueur, il avait

couru toute la nuit, à fond la caisse. Ce n'était pas la première fois mais le trajet, inconnu

jusque-là, n'avait jamais été aussi long, et éprouvant, un véritable calvaire. Il s'était perdu

plusieurs fois et cela l'avait troublé, il avait senti comme un piège inhabituel, un mauvais sort.

Heureusement, il y avait eu les rencontres, habituelles ou fortuites, comme celle avec Rita

Hayworth et son mambo endiablé, le petit lapin bleu qui lui mordille toujours les chevilles au

même endroit, le sourire de Gandhi à la croisée d'un chemin, la main tendue du petit réfugié

moldave, le regard éperdu de la contractuelle puis l'apéro après l'opéra... mais aussi les frayeurs,

la perte brutale de la trace, le grondement du tsunami, le train fou qui ne s'arrête pas dans la

nuit, le mouton égorgé agonisant dans le fossé, une femme sanglotant dans une barque sur une

rivière sans eau, au-delà de cette limite ce ticket n'est plus valable, vous êtes prié de ne pas

retourner votre ombrelle tout de suite, l'amour est dans le pré-texte, le train déraillera comme

prévu à 16 heures 48, le chat de la voisine ne miaule plus à l'endroit, en voiture Simone c'est moi

qui conduit c'est toi qui klaksonnes, l'arrière-train de la bergère sifflera plus de trois fois, la

gabardine de John Garfield est trempée d'un côté seulement, monsieur est un nodocéphale

c'est-à-dire une belle tête de nœud, ya du whisky dans la boite à gants t'as qu'à taper dedans, les

canards ne sont plus si sauvages, c'est comment qu'on freine, l'arbre à sabots a ça de beau,

mademoiselle ya votre combinaison qui dépasse, il pleut il ne mouille pas mais la grenouille se

sèche au soleil, Groucho a perdu ses lunettes mais retrouvé sa moustache, quatre renardeaux

batifolent dans un jardin anglais, et j'entends siffler le train, les Femen perturbe la Marine et le

vieux grigou s'étale, Al Pacino ne fait pas son âge d'ailleurs il ne fait rien du tout, et je m'essouffle

de plus en plus, je ralentis la course, et merde je me pète un lacet, j'ai un début de crampe que je

ne sais pas comment tirer, je commence à haleter hahaleter hahaha, tiens j'ai faim d'un coup d'un

seul coup et je n'ai plus rien à boire, aïe mes pieds qui gonflent j'ai bien du mal à les lever, ouille,

ils pèsent de plus en plus lourd, surtout le gauche qui m'a toujours posé des problèmes après

l'avoir pris dans le tapis tandis que l'autre se mettait seul dans le plat, si seulement je pouvais

faire une pause, trouver un endroit pour une halte là, je ne sais pas ce qui me pousse-pousse

comme si j'avais le diable à mes trousses ou le feu au derrière, ya pas le feu au lac pourtant, je

n'ai pas de but à atteindre ni rien à attendre, je me démène et me malmène de plus en plus, je

commence à m'emberlificote, je m'embringue dans le mauvais sens unique sans espoir de retour

et de retournement, je m'éparpille, m'émiette, j'empiète, je sens qu'il faudrait que je m'accroche

à, que je me dégote un bout de quelque chose, il le faudrait, il le faut maintenant, vite voilà voilà

je l'ai enfin, je le tiens, j'empoigne, je m'agrippe, me cramponne, je ferre...

 

Oh, dis Jérôme, t'arrêtes de gigoter comme un dingue, y en a marre, tu viens d'accaparer toute la couette

 

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10/03/2016

LA MENDIANTE ET L'ABAT-JOUR

 

Cela faisait déjà quelque temps qu'il l'avait répérée, il ne savait rien d'elle qu'il voyait accroupie ou assise sur un petit banc très bas dans le parking du grand magasin, proche de la porte d'entrée, toute recroquevillée, avec en évidence un carton sur lequel était mal écrit mais sans faute : je suis sans travail avec deux enfants à élever, c'était tout, cela en disait long mais hélàs pas grand-chose aux yeux des chalands indifférents car sa sébille qu'elle tendait timidement était souvent vide ; à chaque fois, il glissait une pièce d'un euro et obtenait un merci dans un souffle avec un léger accent indifinissable, balkans ?.

Le soir, après un dîner léger dans sa cuisine minuscule, Jérome passait dans son salon/salle-à-manger pour regarder un film à la télé sur la centaine de chaînes grâce au câble ; depuis le départ de Muriel, il ne sortait plus se contentant d'un film par soir et après au lit avec un somnifère pour ne penser à rien. Dans l'immeuble d'en face, au sixième étage, le même que le sien, il y avait un abat-jour déjà allumé lorsqu'il se vautrait sur le canapé et de temps en temps il jetait un œil sur la fenêtre et l'abat-jour toujours allumé, un abat-jour assez volumineux d'aspect plutôt ancien qui lui rappelait celui d'une voisine chez qui il prenait des leçons de piano lorsqu'il avait quinze ou seize ans, un objet avec un gros nœud rose qui trônait sur une cheminée factice, il profitait d'ailleurs de ces leçons pour lorgner dans le décolleté de Madame Agathe, si généreux et si profond.

Ce jour là, il n'y avait pas beaucoup de monde, Jérôme lui demanda si ça va ? oui, répondit-elle en rougissant, vous ne pouvez pas entrer dans le hall ?, non, eux pas vouloir, une conversation s'amorça devant les clients à l'air étonné ou méprisant

- vous logez où ?

- chez une madame, une chambrrre

- les enfants vont à l'école

- oui un peu

Avec le doigt Jérôme lui montra son alliance qu'il portait encore

- vous ?

- oui marrri restè pays sans travail

- quel pays ?

- là-bas

- vous avez des papiers ?

- papiès… non

- attendez, moi aller voir direction

A la direction qui le fit poireauter car ce n'était pas pour acheter, on lui expliqua que vous comprenez si on en autorise un ils vont tous rappliquer et alors la clientèle je vous dis pas… et puis on ne sait pas d'où ils viennent, mais je suis un client, moi monsieur… et cela ne vous dérange pas de laisser une femme dans le froid les odeurs et les gaz d'échappement ? mais vous c'est pas pareil… évidemment.

Tous les soirs, le rituel était le même, allumer la télé, s'affaler sur le divan, regarder par la fenêtre et l'abat-jour toujours allumé. Jérôme aurrait bien demandé au gardien qui habitait dans cet appartement, un homme une femme une personne seule comme lui, il pensait à une femme dont le mari était parti et qui se retrouvait tous les soirs devant sa télé et sa centaine de chaînes, comme lui. Quand le film était fini, et après un coup d'oeil aux infos, il allait à sa fenêtre dans l'espoir d'en voir et d'en savoir plus ; rarement, l'abat-jour était éteint et il se posait tout un tas de questions sans réponse, heureusement le lendemain la lumière était revenue.

 Maintenant, Jérôme avait droit à un sourire en plus du merci, elle avait un petit haussement d'épaules lorsqu'il s'excusait de ne pas avoir de monnaie, elle lui disait bonjourrrr et au rèvoirrr ; il s'était inquiété de ne pas l'avoir vu deux mardis de suite, il fut soulagé de la revoir et devant son air interrogatif enfant malade hospitâââl avoua-t-elle, Jérôme lui sourit et doubla son obole, il ne voulait pas employer le mot aumône qui lui rappelait trop cette religion imposée qu'il avait rejetée il y a si longtemps ; il lui demanda si elle n'avait pas de problème avec la police, elle regard autour d'elle et fit non de la tête et dit moi courirrrr ce qui prouvait son angoisse, elle devait avoir entendu des propos désagréables. De retour de voyage, répondant à l'appel désespéré de Muriel en pleine confusion, il la revit, elle était toujours là avec ses yeux qui brillaient quand elle apercevait Jérôme qui se posait des questions, était-il vraiment tombé amoureux ?, et elle, n'y avait-il pas dans son regard ?.

 Depuis quelque temps, le problème des émigrés et des sans-papiers avait pris une ampleur qui inquiétait Jérôme, le ministère de l'immigration et de l'identité nationale dont il se demandait ce que cela pouvait signifier, les comportements et les propos racistes des ministres, la résurgence de la xénophobie, les tribunes dans les journaux et sur le net, les émissions et débats à la radio et à la télé, il avait pleuré et applaudi à la projection du film Welcome, rencontré des associations de défense des droits de ces paumés, participé à des discussions enflammées sur leur sort et notamment sur les exclusions, les rafles jusque dans les écoles, les expulsions vers un pays en guerre, les tracasseries administratives, signé des pétitions malheureusement restées sans réponse… mais pourquoi était-il à la fois révolté et incompréhensiblement heureux, peut-être parce que la mendiante était encore là, accroupie ou assise sur son petit banc et l'abat-jour toujours allumé…

 … jusqu'à ce matin-là quand il apprit que la police était venue la chercher et l'avait emmenée, jusqu'à ce soir-là où il constata que l'abat-jour n'était pas allumé et que les feux d'une ambulance clignotaient au bas de l'immeuble.

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