14/10/2011
LES DEUX AMIES
En tombant par un pur hasard sur cette reproduction du tableau de Gustav Klimt, Mélanie pensa à ces deux voisines dont on disait que, enfin, elles avaient l’air de, on n’avait rien contre mais avouez cependant que, l’une blanche habillée toujours en noir et l’autre noire continuellement vêtue de blanc… ah ! et puis cette habitude de nous narguer sur leur balcon en fumant cigarette sur cigarette avec quelquefois un verre à la main. Mélanie, bien sûr, n’était pas raciste, elle comprenait la défense des droits des femmes, avait approuvé la loi Veil autorisant légalement l’avortement, celle contre la peine de mort, mais il y avait au fond d’elle-même un vieux fond indéfinissable qui faisait qu’elle était choquée, voilà c’est dit oui choquée, certainement.
Elles faisaient la causette jusqu’à tard le soir qu’on se demandait ce qu’elles pouvaient bien se raconter et dire du mal de nous, certainement. Des fois elles avaient des mots plus hauts que les autres ou bien des rires bien sonores ou des airs de conspiratrices qui nous agaçaient. Quelques fois, on voyait un couple de personnes âgées, des parents qui passaient, certainement. Jamais de jeunes hommes de leur génération, rien que des femmes, des copines un peu fofolles ou des rombières hyper maquillées comme des tenancières de bordels anciens, certainement. Oh !, une fois seulement, un soir d’été, elles avaient parlé plus longtemps et plus fort, comme si elles se chamaillaient puis la noire s’était levée brusquement et était revenue avec de nouveaux verres pleins, certainement. Mélanie avait pensé alerter la police pour tapage nocturne, mais maintenant la flicaille ne se déplace plus que pour des choses plus graves comme la nuit où on a brûlé la voiture de son gendre qui est policier, c’est pour ça, certainement.
Maintenant que les soirées sont plus fraîches, elles ont mis des parkas ou des couvertures mais elles restent sur le balcon à cause de la fumée, certainement. Hier, en plus des exclamations, rires et autres éclats de voix, on a eu droit à de la musique, enfin si on peut appeler cela de la musique, zim boum boum badaboum avec une fille qui hurlait à la mort, certainement ; on a entendu des voix crier la ferme moins fort vos gueules arrêtez elles ont continué de plus belle comme si de rien n’était, plus fort même, certainement…
Et puis l’hiver arriva, long, froid, moche, Mélanie nous dit qu’elle ne voyait plus que des ombres derrière les voilages, le calme était enfin revenu sur le balcon d’en face. Rien de particulier à signaler dans le pâté de maisons et d’immeubles à part quelques chambardements, visites nocturnes de policiers suite à des plaintes pour vols ou de rares échauffourées à cause de la drogue, la routine, quoi, certainement.
Le printemps se décida enfin tardivement, Mélanie avait perdu son mari ainsi que des proches et quelques voisines, elle s’ennuyait ferme en dehors de « Plus belle la vie » à la télé, elle parlait souvent des deux amies qu’elle ne voyait plus derrière ses rideaux tirés, certainement. Se couchant de plus en plus tôt, elle fut réveillée au début de son sommeil par des cris. Levée rapidement, elle vit deux silhouettes comme des ombres chinoises sur le balcon, sur toujours le même. Décidément, pour la reprise, ça barde sec, se dit Mélanie en enfilant sa robe de chambre. Le ton monta de plus en plus haut, une véritable altercation, un vrai grabuge, il y avait maintenant du monde à toutes les fenêtres, on entendit dans le vacarme une grosse voix, celle du boucher retraité hurler oh ça suffit là-bas oh quand on vit apparaître derrière les deux amies un profil masculin, oui un homme d’aspect corpulent se précipiter sur les deux femmes, les empoigner violemment et les balancer toutes les deux dans le vide de la hauteur des sept étages avec en accompagnement une clameur horrifiée venant de toutes les fenêtres. La femme noire rebondit en tombant sur une voiture avant de s’écraser sur le sol dans un splatch terrible, la blanche fut accrochée dans/par les branches d’un arbre avant de s’affaler inerte dans le bac à sable du jardin d’enfant tout proche. L’homme, vite descendu, les disposa alors avec précaution l’une à côté de l’autre puis les réunit par l’entrelacement de leurs doigts, arrangea leurs cheveux défaits, déposa un baiser sur le front de chacune et s’adressant aux curieux des fenêtres leur dit ceci : « ce n’est rien, il n’y a rien à dire, une simple dispute entre deux amies »… et il partit dans la nuit.
Ce n’était donc que cela, deux amies, un simple fait divers en somme, comme le rapporta le journal local le lendemain. Le journaliste écrivait dans son reportage que personne n’avait rien compris parmi les voisins, lui non plus d’ailleurs. Ce devait être un débutant ou un stagiaire. Certainement.
© Jacques Chesnel
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12/10/2011
CHRONIQUE CD : PING MACHINE
DES TRUCS PAREILS
(Neu Klang / Coadex)
Chacun sait que la vie sans surprise(s) serait bien monotone ; chacun sait également que le chroniqueur ne peut pas hélas tout écouter bien qu’il entende pas mal de choses et que pour revenir aux surprises elles arrivent toujours quand on s’y attend le moins. Tout ça pour dire que je n’avais jamais entendu la musique de Ping Machine si ce n’est que par les rumeurs et opinions enthousiastes qui mirent mes oreilles en éveil et en attente … et c’est ainsi que Des trucs pareils se retrouvent sur ma platine déjà frémissante.
Pour quelqu’un dont le parcours jazzstique fut marqué très tôt par les «grands formats » (Ellington/Basie/Lunceford d’abord, puis le joyeux hourvari du Gillespie BB à Pleyel en 48, les digressions de Gil Evans, le chambardement de la bande à Sun Ra et plus récemment par les turbulences bienvenues de l’ONJ de Claude Barthélémy, les pépites du Vienna Art Orchestra et de Maria Schneider), ce big band (big bang aussi) de quatorze musiciens est tout simplement fascinant, on peut même ajouter d’autres superlatifs comme flamboyant, vibrionnant, pétaradant, revigorant, irradiant…
Parce que, oui, nous voilà bien en présence d’un petit chef-d’œuvre par/pour les raisons suivantes : sophistication d’une écriture très travaillée (celle de Frédéric Maurin, compositeur et arrangeur), sens aigu d’une certaine forme de dramaturgie, de mise ne scène musicale avec un brio et une mise en place impeccable, la dualité complexité/raffinement de grande diversité dans la prise de risques au-delà des genres et modes, l’intonation permanente de l’ensemble, motifs répétitifs et fourmillements (Alors, chut…), une énergie communicative délivrée par une bande de joyeux pyromanes et propulsée à bout de baguettes impétueuses par un batteur, Rafaël Koerner d’une rare efficacité/prodigalité, et les éboulis et déboulés, emballements et répits, relâches et poursuites (Des trucs Pareils)… ainsi que la qualité des interventions des solistes tous remarquables.
Cotation de l’agence de notation jazzistique Chesnel & Co : 9,5 sur 10 sur l’échelle de Richter.
Précaution : sortez couvert Des Trucs Pareils, ça décoiffe !.
© Jacques Chesnel
Fred Maurin (g, comp, arr, dir)
Bastien Ballaz (tb), Guillaume Christophe (bs,bcl),Jean-Michel Couchet (ss, as), Andrew Crocker (tp), Fabien Debellefontaine (as,cl, fl), Florent Dupuit (ts,fl, afl), Quentin Ghomari (tp, bu), Didier Havat (btb, tu), Rafaël Koerner (dm, perc), Benjamin Moussay (p, elp), Fabien Norbert (tp, bu), Raphaël Schwab (b), Julien Soro (ts, cl). Enregistrement : mars 2011
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