27.10.2008

CASA ALCALDE

(À quelques inconnus de là-bas)

 

La toute première fois où je découvris l’Espagne, ce fut sous la dictature du Caudillo, l’innommable Franco, en 1953. Le train s’arrêtait à Hendaye, sévère vérification d’identité par les sbires de la Guardia Civil d’alors, puis changement de convoi à la frontière jusqu’à ma première destination, San Sebastian. Découverte de cette ville superbe, de sa baie la célèbre Concha avec la petite île en forme de tortue au milieu, le Monte Igueldo sur la gauche. Après un tour de plage où je remarquai une jeune fille se faire traiter de pute  par les soldats puis se faire embarquer tout ça parce qu’elle portait un bikini, je commençai une virée dans les bars de la vieille ville, un chiquito dans l’un la même chose dans l’autre una pesata le petit verre à fond plat et très vite je trouvai mon port d’attache dans un bar de la calle trenta y uno de agosto, la Casa Alcalde. Une fois franchie la porte d’entrée un énorme brouhaha enfumé une foule compacte assourdissante le long d’un long bar au-dessus duquel pendaient des outres en peaux de chèvre enduites de poix à l’intérieur (pellejo) contenant ce vin corriente si épais et fort. Que des hommes, peu de jeunes, langue parlée fort le castillan ou très bas le basque car interdit, la gentillesse de l’accueil au francès de donde ah de Normandia en el Norte hombre, l’impossibilité de payer son verre le premier comme les suivants coño et ce chorizo comme on n’en fait plus maintenant et les guindillas piments verts qui vous embrasent le gosier feu qu’on éteint avec un chiquito uno mas por favor. Au bout de trois jours le Santiago de Normandia avait plein de potes hola que tal amigo on ne savait pas trop quoi se dire moi dans mon castillan approximatif mais avec l’accent qui me faisait comprendre donc pas de politique surtout car il y avait des mouchards pas de femmes ni de curés alors on parlait de cinéma de Cantinflas comique mexicain autorisé par la censure ou de la beauté et des charmes aussi de la débutante Sara Montiel et surtout des toros ah ! les Miura les autres ganaderias celle de Victorino Martin des toreros de Manolete le plus grand de la rivalité avec Belmonte de Pamplona et les fêtes de la San Fermin et les encierros après le deuxième cohete Hemingway et Antonio Ordoñez les frères Gijon Dominguin et Chamaco les cris de la foule en délire quand il faisait el telefono au cours de sa faena toutes ces histoires entre mecs…

J’y suis retourné plusieurs fois avec l’amour de ma vie et le passage à la Casa Alcalde était obligé j’y ai retrouvé quelques anciennes connaissances alors on ne se quittait plus et on pouvait enfin parler toute la nuit car le Franco tant haï n’était plus là mais le nationalisme basque commençait à faire parler de lui. Une année au printemps 1981 je crois peu importe j’étais venu seul pour un congrès de trois jours sur l’architecture et il m’arriva une aventure singulière. Alors qu’on m’avait averti de la présence de plus en plus nombreuse de pickpockets dans le vieux quartier attirés par les touristes eux aussi de plus en plus nombreux, je garai ma voiture non loin et décidai de laisser mes papiers et mon argent dans le coffre de ma voiture mais étourdi par le voyage d’une traite et impatient de peut-être retrouver des connaissances, je rangeai portefeuille passeport et porte-monnaie avec les clés de la voiture et… fausse manœuvre… c’est au retour de la Casa Alcalde que je compris que je ne pouvais pas ouvrir ni les portières ni le coffre putain !!! rien sur moi tout dépensé tout les précieux documents à l’intérieur. Attroupement devant mon automobile discussion interrogations les gardes civils armés s’approchent je leur explique clés dans coffre pas pouvoir ouvrir vous papiers moi papiers dans coffre méfiance défiance les premiers attentats on eut lieu récemment on part téléphoner une voiture arrive enfin avec quatre renforts armés jusqu’aux dents tous autour de l’auto et dégagement du groupe écartez-vous ho vous allez pas exploser ma bagnole calla te hombre discussion menaces et je me retrouve encadré fusils pointant pendant examen approfondi de l’extérieur du véhicule qu’on va embarquer où quand un gros bonhomme fait une suggestion là sur le côté de la grande vitre un petit déflecteur pourquoi pas essayer conciliabule oui c’est cela faire sauter délicatement le déflecteur et le chef me demande mon identité si c’est pas bon au poste immédiatement et la suite hum… quelques minutes plus tard opération réussie tout rentre dans l’ordre si on peut dire car ma voiture était mal garée je devais payer une amende avec un immense soulagement et on retourna tous sauf la flicaille fêter ça à la Casa Alcalde tassés comme des sardines dans le même brouhaha haha…

La dernière fois que nous y sommes allés douze ans après ce fut pour nous comme une désolation, la façade avait été refaite, pas en mieux, à l’intérieur les outres avaient disparues remplacées par d’affreux tonneaux, le chorizo n’avait plus de goût de même les guidillas tout cela à cause des règlements de Bruxelles disait gravement le nouveau jeune propriétaire, du rock à l’espagnol au lieu du flamenco ou des chants basques des sandwiches au lieu des tapas des pâtisseries trop sucrées le vin devenu de la bibine sans compter l’omniprésence du coca-cola ou du fanta…

Nous ne sommes pas revenus à San Sebastian ni à la Casa Alcalde… sauf certains soirs en Normandia là-bas en el Norte de Francia avec l’amour de ma vie et le souvenir des outres en peaux de chèvre qui pendent des guindillas des tapas et des chiquitos trinqués avec des inconnus qui parlent fort coño et qui ne veulent pas que je paie hombre…

 

©  Jacques Chesnel  (l’amour de ma vie)

20.10.2008

LE FACTEUR

Tous les jours ou presque le facteur passait toujours ou presque à la même heure midi et demi on entendait le couinement des freins de la voiture jaune défraîchie et alors vite à la boîte au bout du chemin… parfois un recommandé et donc l’occasion de parler un peu et d’ouvrir une bouteille de Tariquet première grives évidemment… grand lecteur de littérature Ferdinand le facteur n’oubliait jamais de lever son verre à la mémoire de René Fallet et Louis Guilloux qu’il avait découvert à la fin de la guerre avec aussi René-Louis Laforgue le chanteur poète et les films de René Clair paix à leurs belles âmes disait-il… un jour de courte tournée il avait confessé un autre de ses penchants avouables, jouer de l’orgue à la messe le dimanche matin avec la bénédiction du curé qui était au courant bien sûr de son athéisme… il se souvenait aussi que pendant sa parisienne jeunesse il allait écouter Olivier Messiaen à l’église de la Trinité le dimanche puis Eddy Louiss au Caméléon avec Ponty et Humair dans les années 60 j’avais sympathisé avec deux amateurs maousse-costauds Mick Tanner et Marcel Québire je me souviens de leurs noms et des discussions… j’étais fasciné je n’entendais pas beaucoup de différence entre eux à part le rythme peut-être et maintenant j’étudie les partitions je travaille sur du Bach que c’est vraiment difficile pour moi car je n’ai pas beaucoup de technique et par contre un peu d’arthrose alors ma femme me dit oh c’est pas de l’art rose hein ? et attention à tes jambes avec le pédalier tu vas devenir de la pédale elle me taquine la Suzanne… ah tiens j’ai pas une bonne nouvelle pour vous monsieur Axel je crois bien que c’est le tiers provisionnel ils ne vous ont pas oublié… vous avez cinq minutes je vais vous faire écouter un vieux Larry Young de derrière les fagots son disque Unity et on reste une heure à s’en mettre plein les oreilles parce qu’on va replacer le 33 tours plusieurs fois de suite… là il y a des drôles d’harmonies un peu espéciales non ? il est connu ? il a joué avec Miles Davis ah ! ça me tue tous ces types et en plus d’improviser ils ne savent souvent pas lire la musique même que moi j’ai vraiment du mal… bon c’est pas le tout hein mais faut que j’y aille finir la distribution à la revoyure…

 

Toute la petite bande d’amis s’était prise d’intérêt pour ce gaillard d’avant qui avait un mot gentil pour tout le monde et dont personne n’aurait osé se moquer pourquoi donc, incollable sur le fameux  Aristide Cavaillé-Coll et son oeuvre, sur le répertoire de J.S.Bach, Haendel, Vivaldi, Couperin, César Franck, Messiaen pour Ascension, La Messe de la Pentecôte, ses organistes favoris surtout Marie-Claire Allain et Michel Chapuis, des grands maîtres, il avait lu la méthode de Jean-Jacques Grunewald, la petite histoire de l’orgue de Nelly Johnson, il évoquait les douleurs musculaires et osseuses des organistes devant un auditoire attentif et intéressé…

 

… et puis l’année dernière plus de Ferdinand oui il a fait valoir ses droits à la retraite il doit vous manquer oh on va l’écouter de temps en temps il est appliqué mais il joue bien au fait vous savez maintenant pour compléter ses revenus et pour son plaisir de génial bricoleur…

…il est redevenu facteur, facteur d’orgue pour entretien et petites réparations dans les églises d’alentour, il se défend bien paraît-il…on attend toujours le couinement des freins vers midi et demi cela nous manque répondîmes nous tous en cœur…

 

©  Jacques Chesnel  (Jours heureux à Belavit)

 

 

13.10.2008

MIMILE’S BAR

Un homme entra dans le bar ; chez Mimile, un bistro ; il commanda un demi le but à moitié ; ce mec était à moitié plein comme une outre son verre à moitié vide et moi j’étais à moitié vidé et mon Martini aussi j’étais dans un bel état Marion était en cure du moins l’affirmait-elle avec trop d’assurance…

- et vous, demanda le mec, qu’en pensez-vous

- de quoi de qui oh et puis je m’en fous allez

- alors allez vous faire foutre, aboya le mec en machouillant un cigare à cinq balles

Le patron Mimile un brave type abattit ses battoirs sur le zinc qu’était en plastique foudroya le miché du regard de son œil unique et expulsa d’un rictus dégage ringard !

Dans son treillis façon para taché de flashball il faisait très rescapé de la 7ième compagnie en déroute façon juin 40 l’air en pétard il sortit vite fait une pétoire Mimile plongeant sous le comptoir la patronne qu’était pas loin sautant sur le téléphone se gourait de numéro puis ayant trouvé le bon les pompiers dirent on arrive  le treillis ricana et dit avec l’accent amerloque (tiens au fait pourquoi ?) : poisson d’avril (on était en octobre tiens au fait pourquoi ?) Mimile avait décomptoiré rapido et lui balança deux mandales une sur le révolver à eau l’autre sur la tronche du treillis ce qui le secoua tellement que les taches de camouflage se retrouvèrent par terre et à mes pieds stupéfaits

- aïe, dit-il deux fois ce qui fit aïe aïe aîe en battant des bras en moulinet dans le vide et dans le bide de la serveuse qui passait à l’improviste avec une soupe à l’ail et une glace à la fraise écrasée de douleur par l’imprévu coup tandis que la Girl from Ipanéma et Stan Getz se taisaient dans le juke-box elle tomba le pif dans la soupe – aïe, dit-elle qu’elle était allergique à l’ail et aux coups mélangés ensemble le treillis marmonna (ce qui me fit croire qu’il était mormon ou normand ou les deux à la fois possible)

– hum… beaucoup alors qu’en réalité il dégommait hum… beau cul car en tombant la serveuse avait ramené la minijupe au menton qu’elle avait beau aussi mais comme elle l’avait écrasé dans la fraise on pouvait pas s’en apercevoir elle ressemblait un peu à Juliette Binoche et lança un c’est moche ce que vous avez fait là en essayant de se dégager pour rabattre la jupette et dissimuler ainsi sa culotte saumon modèle catalogue la redoute référence 352 ; 0334 taille 46 montée sur élastique fendue sur le côté d’une manière coquine et bordée d’un jour échelle fond doublé coton page 275 du catalogue hiver 96 – 97 qui ne se mariait pas trop avec l’écrasement de la fraise qui coulait du menton vers l’arrière-train culotté et pourtant à l’air libre non loin de la mixture à l’ail destinée au marchand de bestiaux qui se payait un plat exotique et gueula à pierre fendre – j’en ai soupé de vos conneries que Mimile excédé lui rétorquait que si il était pas content qu’il aille se faire cuire un œuf alors le marchand commanda une omelette bien baveuse – et à l’ail, suggéra Mimile avec une pointe d’humour tout en lorgnant le postérieur de la serveuse qu’il osait pas coincer derrière le comptoir vu que sa femme l’avait quitté un jour pour moins que ça mais qu’était revenue dard-dard dès qu’elle avait su qu’il avait hérité du pas-de-porte et du magot de l’oncle Max depuis elle aussi avait fait un héritage plus important que celui de Mimile ce qui fait que quand elle était colère elle lui balançait devant la clientèle

 – oublie pas, Mimile c’est moi qu’ai le fric !

entre eux c’était donc le con sans suce ou quelque chose d’approchant des fois quand il en avait gros sur la patate le Mimile passait presto sous le comptoir descendant à la cave s’enfermait à double tour avec une bonbonne de Montrachet peu importe la date et ne ressortait qu’en hurlant l’Internationale lui qu’était membre actif du Parti des Forces Nouvelles pas assez à droite toute on avait remis la Girl from Ipanéma dans le juke-box avec Stan Getz qui…

La porte s’ouvrit brutalement sous la puissance du jet dans le vacarme et le tohu-bohu personne n’avait entendu la sirène des pompiers le treillis cria au feu au feu et se mit à plat ventre imité en cela par la multitude qui ne se le fit pas dire deux fois le pompier principal celui qui dirigeait le jet lâcha brusquement son instrument à la vue du postérieur de la serveuse qu’avait pas eu le temps de rabattre et

– Gisou – Gisou – ma Gisou (elle s’appelait Giselle)

car il l’avait reconnu aux rondeurs et à la culotte qu’il avait commandé au catalogue voir plus haut et offert à elle pour sa majorité avant de s’engager sur un coup de tête dans la marine pour trois ans parce qu’il ne voulait pas mettre de capote et qu’elle avait peur de se faire machiner puis dans les pompiers par la suite car il aimait bien l’eau et que la capote était pas obligatoire et qu’il avait de la suite dans les idées c’est le moins qu’on puisse dire… pendant ce temps le treillis sans tache avait vainement essayé de repousser l’eau du jet du pompier avec son pétard à eau à lui qui ne réussissait qu’à faire pouet-pouet-pchi-pchiit le jet sur le juke-box avait fait le même bruit et Stan Getz aussi pendant son solo Mimile s’était recomptoiré les autres clients aussi y compris le marchand de bestiaux faisant une vraie marée humaine au raz du plancher qu’était en carrelage la serveuse avait reconnu Alphonse car c’était bien lui et se mit à pleurer doucement entre les gouttes qui aspergaient son rosé minois

– Alphonse, parvint-elle à articuler à se faire entendre malgré le boucan mon Alphonse car c’était bien lui toi enfin depuis le temps ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre glissèrent sur le sol inondé le jet débitant toujours comme un manneken-piss géant et parvinrent à se mettre debout Alphonse puis retombèrent criant  arrêtez arrêtez en se tournant vers la porte et ses collègues zélés et impassibles continuaient d’arroser copieusement le chef intima un ordre autoritaire et le jet mourut en un dérisoire pipi goutte-à-goutte à la satisfaction de la foultitude qui se rajustait et se précipitait vers les toilettes où y avait maintenant la queue tandis que le treillis sans tâche mais les yeux exorbités regardait le couple Gisou-Alphonse ou Alphonse-Gisou au choix se mit à pleurnicher et hoquetant dit

- mon fils Alphonse mon petit hihihi

nous nagions en plein méli-mélo et surtout en plein mélo convenons-en chers amis inconnus quelles retrouvailles pensez donc Alphonse s’était fâché avec popa ou plutôt son popa l’avait renié parce qu’il s’était engagé dans la marine et pas dans les para Alphonse étant vertigineux renié oui viré avec perles et fracas sans désespoir de retour mais bordel de le voir là vaillant sous l’uniforme fit vibrer sa fibre paternelle et de grosses larmes jaillirent et coulèrent sur ses joues alors il chuta sans para lui aussi entourant de ses bras le couple médusé tous les trois pleurant à la qui-mieux-mieux tandis que Mimile dégoulinant dit qu’il y avait assez de flotte comme ça dans son magasin que c’était pas la peine d’en rajouter que tout le monde se mit à rigoler car il en loupait pas une…

… le spectacle de cette trinité larmoyante intriguait les rescapés de l’inondation trempés et maintenant transis Mimile s’apprêtait à dire « on ferme » au besoin manu militari aux quelques traînards quand on entendit la sirène le marchand de bestiaux lucide tonitrua « putain les filcs » lui qui avait eu affaire à eux puisqu’il était un peu truand et s’appelait Antoine dit le Tony avec i grec

- qu’est qui viennent foutre ici, déclama Mimile qui ne savait pas que le charcutier d’en face était une grande folle spécialiste du boudin antillais vivant le grand amour avec son commis dit Etiennette comme le susurrait les mauvaises langues un indic qui avait prévenu les cognes par ligne directe tandis qu’Alphonse avait remis la Girl from Ipanéma et que Stan Getz avait repris le même solo encore plus beau que d’habitude…

 

©  Jacques Chesnel  (jazz divagations)

06.10.2008

LES RETOURS IMPOSSIBLES

 

Oui parlons-en de Benidorm ou plutôt ne m’en parlez plus à moi à l’amour de ma vie quand on a connu le Benidorm des années 60 et ce qu’on voit maintenant sur Google Earth parce que pas question d’y retourner déjà la dernière fois en 1972 on ne reconnaissait plus grand chose car le général rondouillard et miséricordieux qui envoyait au garrot les salopards de rouges avec sa bénédiction avait commencé la distribution des permis de construire n’importe où n’importe comment à ses copains de la phalange et aux affairistes alors vous pensez aujourd’hui tiens regardez donc édifiant non ?...

 

On était fauché on était en camping avec une petite tente et un peu de matériel de cuisine on a débarqué un beau chaud matin de juillet au camping Los Olivos parce que l’amour de ma vie aimait bien les oliviers. On a choisi un coin isolé qui restait et on a ouvert la tente face à la clôture pour être tranquille… on l’est pas resté tranquille à peine installé un gamin de cinq ans avec un short deux fois trop grand et une casquette à l’envers comme les rappeurs d’aujourd’hui se planta devant nous et nous regardait qu’est-ce que tu veux riengg dit-il bon alors reste mon gars et on entend sur la gauche une voix Martingg viensgg ici laisseu le monsieur et la dameu tranquilleu Martin ne bouge pas allez va ta maman t’appelle elle se couche votre maman dit-il voyant l’amour de ma vie disposer les matelas pneumatiques Martin tu viensgg et Martin part en courant flottant dans son short… le lendemain au réveil rebelote bonjour Martin et une jolie jeune femme arrive et nous dit il vous embête pas au moinss non il est gentil il ne dit rien parce que s’il vous embête oh d’ou vous venez on a regardé votre numéro d’immatriculationgg c’est dans le Nord non ? oui boudu et vous venez jusqu’ici nous on habite Toulouse c’est moins loinsgg… on avait bien vu en arrivant une grande tente avec devant un poteau et un panier de basket des sportifs alors que moi plutôt genre Churchill mais l’amour de ma vie avait pratiqué le sport alors hé bé si vous voulez venir prendre l’apéritif ce soir on vous attend allez viens Martingg… on était venu pour trois ou quatre jours on est resté quinze… nous qui étions venus pour nous isoler un peu on est devenus copains avec toute la rangée espagnols de partout anglais hollandais allemands tous des potes alors l’apéro je vous dis pas et les soirées à parler de tout baragouiner rigoler bouffer picoler sans excès sans dispute sans embrouille et Martin qui venait tous les jours et les parents et les autres… la veille du 14 juillet nous nous étions réunis les quatre couples de français et avions décidé d’organiser une fête les femmes avaient également décidé que ce jour là elles faisaient grève de vaisselle au bac collectif ou alors grève de l’amour comme Lysistrata nous dit le prof et tête de l’opulente hollandaise quant nous la vîmes passer non no nein pas lavage aujourd’hui pas vous mari faire et mari rappliquer rigolard et désemparé hahaha… nous partîmes de bon matin à la recherche de cohetes ces petits pétards-fusées de tradition mexicaine pour faire une maxi-fête avec animations tout les français étaient d’accord  spectacle total les jeunes les vieux les enfants les autres et à minuit grand feu d’artifice comme chez nous les grands soirs alors on a eu droit à des blagues sketches histoire imitations chansons tout les français avaient joué le jeu et presque tous les gens du camping en redemandaient jusqu’à l’apothéose notre feu d’artifice final avec les cris habituels d’admiration car notre copain de Toulouse avait fort bien combiné le spectacle totalement emballant dans le ciel espagnol… jusqu’à l’arrivée en trombe de quatre oui quatre voitures de l’armée avec un bonne vingtaine de soldats armés oui armés un peu de panique et les responsables c’est nous l’autorisation écrite on en a pas alors arrestations et embarquement attendez attendez et les espagnols du camping de prendre notre défense c’est la fête de la république en Francia ici ce n’est pas une république en España et il faut une autorisation pour toute manifestation bon après palabres interminables avec un gradé bombant le torse papiers des trois responsables dont moi passeports confisqués convocations demain matin à la police et à la mairie sinon… ça avait jeté un sacré froid… le matin on arrive penauds attente interminable chef local de l’armée chef de la police municipale puis direction mairie explications avec toujours le même refrain toute manifestation est interdite sans autorisation préalable menaces discours sur l’ordre et le désordre glorification du père de la nation le sauveur du pays le croisé antibolchevique lui le petit bedonnant pas bidonnant le copain d’Hitler et de Mussolini le confit en dévotion tout y passa devant nous confondus piteux et inquiets et… donc nos excuses mille fois répétées on ne pouvait pas savoir chez nous chez vous c’est comme vous voulez chez nous comme on veut et on ne discute pas c’était mal barré à midi on était toujours dans une petite salle puante merde pisse sueur peur vomi fumée cafards mouches en attente des autorités locales départementales régionales nationales peut-être pontificales pour violation et manquements graves à l’ordre régnant sur la grande Espagne pour tout dire on n’en menait pas large ça oui bon on a fait nos recherches examiné vos cas personnels vous êtes libres mais sous surveillance et à la prochaine incartade claro… retour à pied quatre kilomètres sous chaleur accablante accueil à la fois chaleureux et modeste l’assistance soulagée gueule de bois et tête à l’envers j’avais retrouvé l’amour de ma vie les copains de Toulouse tous les autres on avait remonté la tente l’ouverture sur l’allée quelques jours encore trop calmes après la fiesta et au moment du départ on promis de se revoir l’année prochaine sans feu d’artifice et… sans personne car on ne retourna jamais à Benidorm.... avec ce qu’on voit maintenant sur Google Earth…

Six ans plus tard nous nous retrouvions avec nos toulousins à Ametlla de Mar petit port de pêche peu touristique en 1967 ; nous étions venus avec une caravane comme nos amis avec nos enfants comme nos amis Martingg avait eu un petit frère on parlait de Benidorm avec émotion les souvenirs les péripéties le fameux feu d’artifice nous avions un peu vieilli l’amitié était intacte. Nous avions installés les caravanes près des oliviers que l’amour de ma vie aimait tant et nos trop courtes vacances se déroulaient comme des vacances heureuses apéro-sieste-pétanque-apéro et tendresses câlineries et plus si tous les soirs on avait retrouvé une ancienne connaissance qui nous faisait tordre de rire avec ses histoires idiotes nos baignades nos jeux le matin à cinq heures on entendait le doug-doug-doug des bateaux de pèche qui partaient puis leur retour vers onze heures on allait aider les pêcheurs à débarquer le poisson les mollusques ah les percebes oh les civelles et la sangria se buvait mieux que du petit lait… vers midi préparant le déjeuner j’entendis un cri dans notre caravane l’amour de ma vie m’appelait elle venait d’entendre à la radio la nouvelle qui nous crucifia : on annonçait la mort de John Coltrane c’était le 17 juillet 1967.

Pourquoi revenir encore une fois à Ametlla de Mar ?… on avait trop peur d’apprendre une mauvaise nouvelle de plus…

 

©  Jacques Chesnel  (l’amour de ma vie)

01.10.2008

CONVERSATION 1

 

 

- Comment en est-on arrivé là ?

- Oh, ben moi vous savez je

- Oui bien sûr mais quand même

- C’est à dire que

- Et bien moi c’est pareil

- La première fois je me suis dit

- On dit toujours ça

- Vous savez moi les on-dit

- Ya des moments on ne sait plus quoi penser

- Tenez par exemple le

- Qu’est-ce qui bloque comme ça à cette caisse

- Ah c’est encore quelqu’un qui veut payer en francs

- Oh ça arrive encore tenez hier

- Mon voisin du quatrième pareil il compte encore en

- Y en a même qu’ont pas de chéquier que du liquide alors

- Moi je ne prends que de l’eau en bouteille

- Voui mais les bouteilles en plastique méfiance pasque

- Vous y croyez vous au bio

- C’est logique

- Bon alors ça avance c’est pas trop tôt

- Et cette bonne femme devant ses cheveux aux burnes

- C’est une teinture à l’eau Réale

- N’importe quoi pour augmenter les prix

- On sait plus quoi inventer

- Ah pour gagner plus ça

- Avec les retraites qu’on a tenez moi

- Moi je fais attention même les pâtes à la maison on

- Ne bousculez pas derrière avec vot’ chariot

- Le pépé devant y recompte sa monnaie

- Hé là-bas vous oui on poireaute faudrait pas

- Ma fille me disait hier

- La mienne elle veut plus venir elle prétend que

- Mais pourtant les étiquettes

- Ça va être à vous

- Les caissières sont aimables ici

- Moi je fais attention je choisis laquelle non pas la blonde là

- Avez-vous de nouvelles de Madame Deux

- Oh elle va pas bien

- Qu’est-ce qu’elle a ?

- On lui a trouvé un sein drôme

- Vous voulez dire drôle

- Non non un sein drôme même que

- Ils l’ont pas trouvé à la mamiegraphie ?

- Nan c’est plus sérieux elle passe des tests

- Des tests de quoi

- Elle a le délire des sosies

- Quoi des sosies ? comme les sosies de Strasbourg ?

- Je les connais pas

- Elle reconnaît plus personne ?

- Au contraire elle prend tout les hommes pour Claude François

- Et elle pour une Claudette non ?

- Son mari n’en peut plus vous pensez et Claude par-ci et

- Et ça se guérit comment

- Y savent pas trop… des piqûres peut-être

- Des piqûres contre les sosies

- Y essaient tout maintenant

- On connaissait pas tout ça avant

- C’est à cause du relâchement des nurses qu’on a dit à RTL

- Ah celles-là… j’écoute plus la radio

- Vous la saluer pour moi… si elle vous reconnaît

- C’est que…ah enfin à moi… bonjour un pack de Cristalline

- Mon bonhomme y dit que c’est de l’eau soviétique

- Oh ! ben ça alors

- Parce que pour lui l’eau crie Staline

- Hihihi il a le sens de l’humour le mien bof

- J’ai un ticket de réduction… quoi il est pas valable ? la date est pé

- La pub maintenant faut se méfier

- Je paie par carte bleue pourtant

- Ya eu des problèmes récemment des fraudes

- Quoi mon code ?

- Vous avez oublié de valider sur la touche verte

- Hein ? j’ai pas appuyé assez fort

- Yen a des caissières qui carottent dit-on

- Avec le salaire qu’elles ont tenez chez

- Vous m’attendez… bonjour un pack d’Evian et

- Y ont retiré les bonbons devant

- A cause des gamins qui barbotent

- Ouf un quart d’heure de queue aujourd’hui

- Faut pas venir le vendredi

- Pourquoi ?

- C’est jour de marché avec les paysans

- Moi pour les légumes je préfère mon épicier

- Attendez hé ya une erreur sur mon ticket

- Vous allez pas refaire la queue quand même

- Dites c’est quoi là beurre au sel de Guérande j’ai pas demandé ça

- Ya des fois elles disent que c’est la machine des codes de Barre

- Quoi faut appeler un contrôleur mais j’ai

- Bon mais c’est pas tout ça faut

- J’inspecte toujours mon ticket

- Moi aussi on ne sait jamais y font tout pour nous couillonner

- C’est pas la question d’ça mais vous comprenez

- Tout à fait raccord

- Tenez une fois 35 centimes de trop

- Ça fait quand même en francs heu

- Au prix où est le gaz maintenant

- Et le gazouale quand même

- Je ne fais plus de cuisine

- Pareil des surgelés et hop au micro-ronde

- Y paraît que ça conserve les vitamines

- J’ai le lu dans ce Femmes de maintenant à la con

- Ah voui celui avec la photo de la princesse de

- Qu’est-ce qu’elle a grossiiiiii dites

- Elle attendrait pas un autre gamin

- Ben vous pensez elles ont rien à foutre alors

- Ah vous avez fini enfin

- J’aime pas leur musique de maintenant

- Moi je préfère quand c’est Mike Brante

- Ou Adamo moi tous ces chanteurs modernes

- On revient au disco c’est mon mari qui va être con

- Houlà faut que je conserve mon ticket sans ça le mien

- Bon ben c’est pas trop tôt… ya du monde aujourd’hui

- Vous avez vu les nouveaux faux cheveux de machin à la télé

- A son âge tout ça pour les minettes et ses œillades oh

- C’est pas à moi que ça arriverait dame

- J’ai assez du mien il en veut toujours plus encore

- Vous avez de la chance le mien c’est tous les 36 du mois

- Des fois je lui mets du bromure en douce

- Et alors ?

- Queue dalle !

- Heureusement qu’y a Pernaut le midi pasque lui au moins

- Y nous prend pas la tête avec

- Bon c’est pas tout ça mais bon

- Quand faut y aller s’pas faut

- Allez à la prochaine pas vendredi hein à cause des ploucs

- Voui c’est noté… au fait de quoi qu’on devait parler aujourd’hui…

- On a tellement de choses à se dire…

 

© Jacques Chesnel (Conversations)

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