24.06.2008

L’INSTRUMENT

Ça, on peut dire que je me fais tripoter par tous les doigts de toutes les couleurs des deux sexes mais surtout des hommes depuis mon dépucelage quand le premier m’a sorti de ma boîte doublée de velours rouge et que j’étais encore en plusieurs morceaux oh la belle sensation lors du premier assemblage ces mains qui tremblaient car ce fut un jeune homme qui eut l’honneur me faire sentir entière bien droite et fière ah ce premier son frisson après la pose de l’anche d’abord mal humectée maladroitement posée puis rectifiée et enfin bing bang bug pfuittt fausse note cela commençait bien hihihi…

Depuis ce moment quand même merveilleux cet épanouissement mon premier orgasme quand enfin maîtrisée mon initial amoureux s’envola… pour jouer au clair de la lune puis après quelques familiarités avec les gammes et un doigté douteux il entama un blues de sa composition plutôt décomposée faut bien commencer par là un jour certes mon acquisition était un cadeau de ses parents pour le bac avec mention quand voyant son impuissance à me faire vraiment jouir il décida avec l’accord des parents de me revendre dans un boutique d’occase de renommée tout de même…

En raison de ma date de naissance, de mon pedigree, de mon état quasi neuf je ne fus pas longtemps à faire le poireau dans le magasin où se précipitent musiciens pro ou amateurs ou chevronnés débutants s’abstenir je passais donc entre quelques bonnes pognes et lèvres agréables sur mon joli bec quelques baveurs dégoulinants aussi qui négligeaient de me ramoner à l’écouvillon j’en profitais alors pour fausser ma justesse avec mon barillet bien fait j’ai même eu l’heur de plaire mais zoui à une vedette du jazz très connue un brin prétentieuse et plutôt chafouine qui donnait parfois le change en compagnie de musiciens classiques j’ai donc eu droit aussi bien à du jazz dit free qu’au concerto de Mozart aux applaudissements de smokings et de chemisesàfleurs de dames compassées et de jeunettes libérées vous pensez bien que tout ceci ne me laissait pas indifférente et puis paf disgrâce pour une concurrente complètement surfaite une étrangère et me revoilà cette fois acoquinée avec un jeunot qui me maltraite que je ne sais plus quoi penser de bien et de mal je suis un peu perdue tourneboulée c’est quoi son truc du folk du quoi de quoi mais il s’occupe tellement bien de moi propre et prévenant démontée rangée dans ma boîte doublée de velours rouge et puis un jour l’oubli non mais vous vous rendez compte une touche avec une groupie et me voilà sur le carreau dans un coin de l’estrade laissée pour compte comme une vulgaire savate et les gars de la propreté oh les mecs c’est quoi ce truc ouvre pas j’te dis c’est quoi putain un biniou c’est une clarinette dis donc Selmer qu’elle s’appelle ça vaut combien et me voilà repartie pas loin quand le jeunot rapplique et donne la pièce et me reprend et me jure son amour éternel… avant quelques temps après de choisir de se mettre au saxo le traître quelle fin de vie sur le haut de l’armoire que je me languis j’ai pourtant plein de sons à dire encore au secours quelqu’un peut m’aider ? vous ? oui vous, là !...

©  Jacques Chesnel

17.06.2008

TICS

Ça pour être maniaque des mots et des chiffres il l’était cette manière par exemple de compter les expressions employées à tout bout de champ tenez à la radio cette journée au cours de laquelle il avait compté pendant les interviews 42 fois « voilà » 28 fois « effectivement » et 11 fois « c’est la raison pour laquelle » dont 5 par une ministre toujours la même effectivement et ce sur tous les sujets ainsi cette actrice dont les « voilà » revenaient toutes les 10 secondes pour expliquer que voilà et c’est la raison pour laquelle Geoffroy se considérait comme un maniaque affligé peut-être d’un syndrome dont il ignorait le nom et voilà… comme il était né à 0 :00 heure pile pile le 20 – 02 de l’année 1991, il s’était pris au jeu des palindromes aussi ne se levait-il qu’à 7 :07 repas à 12 :21 et 20 :02 (banal) et ne consentait à s’endormir qu’à 22 :22 (le must !) ou éventuellement à 23 :32 à cause d’un bon livre (rare) se réveillait immanquablement à 02 :20 d’un cauchemar récurrent (ne pas se rendormir avant 03 :30 ou pire) il craignait les dérèglements qu’il jugeait comme des maladies avec le moindre d’entre eux la journée était foutue et c’est la raison pour laquelle il était pointilleux et on peut même dire effectivement maniaque voilà… aussi le jour où il tomba amoureux pour de bon il décida que ce serait Anna et personne d’autre à moins que vous ne trouviez autre chose de plus court et de moins usité oui je sais Eve mais bon l’accent gâchait un peu… il avait trouvé cette brunette sur un site de rencontres elle ne lui plaisait pas tellement mais rien que le prénom aaaaaah il se décidèrent donc cette année 2020 (faute de mieux) pour le 21 :12 à 12 :21 il aurait préféré en été mais on ne fait pas toujours ce qu’on veut son radar métabolique ayant effectivement pris un coup de mou…pour la première entrevue physique ici n’étant pas possible c’est la raison pour laquelle ils allèrent donc à Laval (facile) au lieu de Noyon (tout autant) trop éloigné… Anna rentrée effectivement dans le jeu s’amusait fofolle de ces tics qu’elle jugeait un peu neuneu et eunuen (ça ne marche pas) premier accroc sans accord (là non plus) et voilà… le jour de leur union Julien et Anna eurent une pensée ému pour Georges Pérec et son grand palindrome composé effectivement de 5566 lettres (bigre) puis plus tard ils eurent une fille prénommée Ada en souvenir de Vladimir Nabokov et de son ardeur… sensibles à la perfection totale ils envisagèrent de mourir ensemble au plus tard le 22/11/2112 entourés de leurs 10 petits-enfants (là effectivement il y a une faute involontaire) fruits de l’union d’Ada et d’Eric Cire effectivement le bien nommé conservateur du musée Grévin et de Madame Tussaud réunis.

Au jour d’aujourd’hui et aux dernière nouvelles d’eux, il n’y en a pas et c’est la raison pour laquelle voilà effectivement… la fin.

© Jacques Chesnel

10.06.2008

PÊCHEUR

Quand les nouveaux arrivants débarquèrent à Belavit je ne sais plus qui a dit ces deux là font la paire ni qui répliqua à part ça ils ont l’air vraiment tartignolle… la suite montrera qu’il ne faut jamais se fier à la première mauvaise impression… ce qui intrigua d’abord ce sont des longs tuyaux sur la galerie de sa voiture un break… les tuyaux étaient des cannes à pêche quatre ou cinq ou plus alors que la rivière la plus proche est à une dizaine de kilomètres faut vraiment avoir envie proclama un autre pas taquineur du goujon du tout à ce qu’il paraît enfin bon… le pêcheur avait quand même (pourquoi quand même ?) belle allure dans son accoutrement, sa compagne aussi d’ailleurs mais son accoutrement nettement plus affriolant quoique pour la campagne enfin bon…

 on alla tous voir le déballage de la galerie ouah impressionnant tout ça pour un gardon ricana l’un vite foudroyé du regard gardon toi même… alors là à table je vous dis pas et je ne dirais rien sur l’étalage de ses connaissances sur la poiscaille de rivière et de mer il me faudrait des heures et des pages que ce serait fastueusement fastidieux mais je l’avoue très intéressant mais bon… ils étaient en civil comme nous on pouvait pas se douter très conviviaux plein d’humour euh vous chère madame la pêche aussi non non et vous faites quoi dans la vie mon mari est gestionnaire en informatique et moi je m’occupe d’une O.N.G. ah bon… greenpeace ? médecins sans frontière ? ni putes ni soumises ? handicap international ? non non défense des animaux contre les vivisections et expérimentations animales bien dit l’un nous voilà rassurés hihihi… ça a commencé vers 1 heure du matin d’abord des soupirs grognements halètements oui oui oui non pas ça non oh oui ça oui aaaaaaah et cris divers on était tous avertis bien que les cloisons entre les chambres soient insonorisées… dans la matinée l’un d’entre nous affirma avoir vu des menottes sur les montants supérieur du lit en cuivre de leur chambre dont la porte était restée ouverte ahah sado maso et tout le tintouin  bigre alors…le pêcheur était parti de bon matin sa compagne téléphonait sur son portable dans le jardin toute fraîche et pimpante un vrai teint de pêche semblait-il  le genre Bernadette Lafont dans Une belle fille comme moi de François Truffaut enfin bon…

…vers dix-sept heures Francis notre pêcheur revint avec une musette apparemment pleine et l’air réjoui qui allait avec alors maître tenez regardez truites tanches et carpes au menu les amis et Bernadette qui lui saute au cou… au repas qui s’ensuivit bien arrosé d’un p’tit blanc sec comme Adèle notre Francis fut intarissable et on se demandait bien avec le regard quelle serait la suite cette nuit… on attendait le raout et on ne fut pas déçu… à peine minuit et boum c’était reparti inutile de vous faire un dessin ou alors très compliqué comme les poupées et dessins d’Hans Bellmer avec en plus paroles, cris, musique lascive et vicelarde si vous voyez ce que je veux dire enfin bon…

le lendemain Francis et Bernadette qui s’appelait Nicole arrivèrent au petit déjeuner à l’heure habituelle vers onze heures la mine défaite les yeux en compote jusqu’au menton traînant la jambe et le reste à l’avenant… ils ne furent guère causants car ils n’avaient plus de voix ni de… devant nos regards mi-amusés mi-curieux mi-interrogatifs et mi-encore plus ce fut Nicole qui se décida à avouer : Francis que ce soit à la pêche ou au lit il a toujours la gaule et c’est pas près de s’arrêter vous savez il change tout le temps d’hameçon pour varier les plaisirs !...
tu parles…on lui avait pourtant rien demandé enfin bon…  

©  Jacques Chesnel  (Jours heureux à Belavit)

03.06.2008

EXPLICATION

- mazette, m’exclamai-je

- qu’est-ce qu’elle a ta zézette ? me demanda Martin

- j’ai pas dit zézette, j’ai dit mazette

- c’est quoi ta zette alors

- Martin, je ne parle pas d’une zette, je dis mazette qui est une interjection qui marque l’étonnement ou l’admiration

- on peut dire sa zette alors

- non c’est invariable mazette un point c’est tout

- pourquoi un point sur ta zette

- arrête Martin tu m’agaces

- c’est quoi ta gace alors

bon c’était mal barré avec Martin quatre ans sa bouille de poulbot et sa gapette de rappeur et ce disque de Jarrett qui me bouleverse tant cette façon de réinventer les ballades tiens Never Let Me Go putain et I Love In Vain il va me lâcher ce gamin

- tudieu, me rexclamai-je

- pourquoi tu veux tuer quelqu’un, Grandpa

- mais personne

- pourquoi tu veux tuer le monsieur Dieu

- c’est une vieille expression

- pourquoi c’est pas une interjection alors

faut pas que je me crispe vivement que sa mère rentre bordel elle est encore en retard

- Martin mon p’tit chou j’ai dit mazette et tudieu parce j’aime beaucoup le musicien qu’on écoute que je le trouve formidable voilà écoute bien et que je m’exprime enfin euh voilà

- comment qu’y s’appelle le monsieur que tu veux tuer alors

- mais je ne veux tuer personne d’abord le monsieur est un pianiste un grand pianiste et il s’appelle Jarrett Keith Jarrett

- pourquoi s’il est quitte tu dis que tu l’arrêtes alors qu’y joue encore

- MARTIN on écoute tu me lâches enfin merde on frappe voilà voilà j’arrête le disque

- pourquoi tu veux frapper le monsieur que tu arrêtes

- ah te voilà enfin c’est pas trop tôt

- excuse alors il a été sage mon ange

- Grandpa y dit que des gros mots et y veux tuer un monsieur lalalère

- qu’est-ce que c’est que cette histoire faut toujours que tu lui racontes n’importe quoi je vais hésiter à te le confier Papa tu n’es pas raisonnable à ton âge et le disque s’arrête et Martin me regarde je veux bien revenir Grandpa mais tu mettras plus de musique j’veux des dessins animés à la télé ou Chantal Goya en dévédé comme chez Maman alors

- mazette !

©  Jacques Chesnel

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