19.09.2008

PRÉNOM

 

 (à Bernard Lubat)

 

Cela me revient quelquefois principalement quand je prends un solo comme maintenant pourquoi mon père m’avait-il doté de ce prénom quand on connaît notre nom de famille je vous le demande un peu quand je dis mon père parce que lui seul décidait des prénoms des garçons Maman celui de mes sœurs oh pour les autres y avait rien à redire bien banal Pierre Paul et Robert mais vraiment pour moi Justin bien plus tard Maman me disait avoir demandé à Papa dis Victor pourquoi t’aurais dû m’en parler je ne peux encore m’y habituer sans compter ce que diront les gens à l’école au service dans son métier…

Maintenant quand je la revois avec ses cheveux qui grisonnent j’aperçois dans son beau regard qui m’enveloppe que ça lui fait encore un p’tit quèque chose. A l’école justement vous pensez bien que les plus vicelards ont pigé illico mais la plupart comme moi et toutes les filles sauf Mariette qu’était la plus futée on n’y comprenait que couic. Quand Mariette me regardait ce n’était pas avec les yeux toujours étonnés de Maman j’y devinais autre chose sans trop savoir quoi jusqu’au jour de notre première communion quand après la quête que nous avions faite tous les deux en tant que premiers du catéchisme elle me demanda de l’embrasser dans la sacristie comme au cinéma du genre t’as de beaux yeux tu sais embrasse moi oh Justin tu mes serres trop fort oui oui tout à l’heure je te ferai voir mes bas de femme et comment ça tient lâche-moi non pas la main là Justin c’est marrant ton nom tu sais oui je t’esspliquerais…

C’est à Champ-du-Bout que tout a commencé je crois cet été de premières vacances à la campagne juste avant la guerre chez le cousin qu’avait une moustache en guidon de course et qui disait toujours crénom ; notre principale distraction à Pierre et moi après les glissades dans les meules de foin était de jouer à la messe au curé et au sacristain lui le curé parce qu’il était le plus vieux et le plus sage mais parents disaient raisonnable moi je pensais sans arrêt à la Mariette et surtout à ce que j’avais vu après la sacristie tu sais ça s’appelle un porte-jarretelles c’est çui de ma grande sœur qu’est coiffeuse à Paris pendant que Pierre braille que je ne fais pas attention aux burettes que c’est pas du jeu quand même j’en ai marre.

La maison à côté de la ferme du cousin était mal fréquentée tout le village disait que ça faisait du tort au vrai bistrot de la place tenu par un gars qu’on appelait Poupoute qu’était le vrai sacristain qui ne buvait que du vin de messe qu’on y rencontrait des étrangers et des femmes de mauvaise vie dont beaucoup ne parlait pas le français ou si peu ou si mal le gars qui l’habitait s’appelais Juan quèque chose qu’on prononçait Rouanne on disait qu’il était réfugié politique qui venait d’Espagne ou de par là-bas le dimanche des types arrivaient avec des drapeaux  rouges et chantaient l’Internationale que les gens du village disaient c’est-y pas une honte chez nous tous ces types des arabes ou pareil… Le jour du 14 juillet après le défilé de la clique et le discours du cousin premier adjoint au maire après le déjeuner sous la tonnelle après une messe que Pierre avait vraiment bâclée on a entendu la musique du bal de chez les rouges comme disait Poupoute qui répétait ce que disait le curé Pierre et moi on s’est sauvés malgré le cousin crénom de crénom j’arrivais le premier poussait les danseurs pour me planter devant l’accordéon mais bien vite mon oreille et mon attention furent attirées par un drôle d’instrument sur lequel un gars tapait en souriant Rouanne nous faisant un signe comme s’il nous connaissait nous offrit un petit drapeau rouge en disant viva francia sé lé plou bô your dé mi vida nignosse le cousin nous avait rattrapé et acceptait en grognant crénom oune basso de vino rouge que le rouge lui offrait je ne quittais pas des yeux le gars qui tapait toujours en souriant

- y joue drôlement bien du djâz le bougre dit le cousin dont la moustache s’ornait d’une trace de vino

- c’est quoi cousin

- un djâz c’est mieux qu’un tambour la même chose en plus compliqué

- un jour j’en jouerais dis-je en souriant moi aussi au gars qui souriait

- pas étonnant dit le cousin t’as un nom pour

Les robes des filles voletaient pendant la danse maladroite avec Mariette le visage inondé de soleil et le djâz c’est marrant ton nom et le cousin t’as un nom pour…

Le lendemain jour de marché vers midi alors que Pierre  levait haut le verre qui lui servait de ciboire et que je sonnais sans conviction la petite clochette les premiers roulements parvinrent à notre écoute t’entends on a tout laissé tomber pêle-mêle sur le banc véritable autel improvisé la vieille combinaison en dentelles de la cousine qu’était morte l’hiver dernier en donnant à manger aux lapins la couverture mitée que je mettais pour l’office et Pierre arriva pour une fois avant moi aux roulement de tambour du vieil Alphonse le cantonnier qui graillonnait avisse à la populâââtion et je voyais ses baguettes pourquoi qu’il ne joue pas du djâz le dimanche avec les rouges pourtant Rouanne était sympa et le gars tapait en souriant aussi alors que l’Alphonse roulait des yeux sérieux comme un pape et moi je revoyais les robes des filles Mariette à la sacristie comment ça s’attache arrête Julien t’es gentil et ton nom…

Le Noël suivant j’eus mon premier djâz et le vendeur dit à Papa qu’on disait batterie et que djâz s’écrivait jazz et c’était les américains parce qu’ils sont les plus forts les nègres surtout qu’il avait entendu à la radio. A cause du bruit et des voisins je n’avais pas le droit d’en jouer encore et ça a duré plus d’un an avant qu’on déménage et que je me mette à en jouer dans le grenier ; les vacances étaient loin la maison des rouges et Rouanne et le bal du 14 juillet je les revoyaient tous les jours et Mariette qui sortait me dit-on avec un grand blond que ça ne me plaisait pas…

Quelques deux ans  plus tard un après-midi je jouais en souriant comme le rouge dans le grenier on sonna c’était Mariette qui avait trouvé notre adresse elle avait les yeux brillants mais ce que je remarquai en premier ce sont les bas et les chaussures à haut talons

- alors il paraît que tu commences à être musicien c’est formidable tu sais, dit elle, elle n’avait pas perdu l’habitude de dire tu sais et je la retrouvais bien là ; elle toucha la caisse claire et se mit à danser en chantonnant lalala lalalère accompagne-moi Justin une valse s’il te plaît un paso non un fox tu sais ces nouvelles danses tu es toujours aussi mignon Justin tu te souviens de notre baiser de première communion tu me disais que je ressemblais à Ginette Leclerc la vedette de ciné tu sais je pris les baguettes et elle tourna comme les filles du bal à Champ-du-Bout et sa robe montait et descendait et ses jambes là où le bas devient plus foncé oh Julien j’ai bu avant de venir je suis un peu pompette Julien tu sais viens viens…

 

Mon solo va bientôt prendre fin déjà René se retourne vers moi au moment où

Mariette arrête sa danse solitaire vient vers moi en soulevant lentement sa robe alors que je redouble de coups secs sur la caisse claire que je perds une baguette comme maintenant et René sourit car il sait que souvent pendant un solo

Mariette me tend les bras et le grenier devenu silencieux devient le témoin de mes premiers ébats amoureux doucement Justin oui oui comme ça oh Justin… des pas dans l’escalier et Maman Justin tu es là ? Mariette qui se rajuste vilain tu as filé mon bas j’arrive et moi une baguette à la main euh bonjour Madame bonjour Mariette qu’as-tu Justin mais rien Maman je t’assure Maman tu reviendra Mariette dis qui ne revint jamais oh et ce grand blond…

Au service je fus affecté à la musique malgré les affirmations de Papa qui disait bon tu es musicien on te mettra à la cordonnerie ah ah les cons mais comme la place était déjà prise on me colla une clarinette démerde-toi t’es pas content je préfère la grosse caisse et les gars de se poiler il est pas croyable ce mec silence de dieu ou je vous fous au trou de dieu pendant les perms et soir de cavale je sacrifiais au rite du bordel et toutes les putes s’appelaient Mariette sois pas triste tu te débrouilles pas si mal mon p’tit griveton tu travailles de tes mains dis un vrai travailleur manuel moi c’est Odette pas Mariette qui c’est cette-là…

- Justin, gueula le caporal, le lieutenant te d’mande ta perm pour dimanche il a dit aussi que ton prénom et ton nom ça le fait rigoler surtout pour un gars qui trafique dans la musique c’est quoi au juste ton instrument ?... j’ai appris que la Mariette est mariée avec le blondasse non mais Justin tu me vois avec un nom pareil lui y s’appelle Jean Merle c’est pas mieux tu sais et pis pour les enfants…

A la fin des bals quand les filles viennent voir le musicos certaines pouffaient en me demandant comme tu t’appelles je savais depuis longtemps ça me faisait des fois rire d’autres fois  pas surtout quand l’une ou l’autre me disait on remet ça Mandrake avec ta baguette magique un vrai prestidigi-tâteur quant y en a plus y en a encore Justin quel santé vieux filou hé là tu m’fais mal…

René attaquait son chorus sur Oléo et maintenant voilà Justin dans son numéro de baguettes en folie pour gambettes en furie et voilà le roi de la caisse claire le seigneur de la charleston l’empereur de la grosse caisse le dieu du chabada et du frotti-frotta réunis oh il y avait bien eu un finaud pour me décerner la médaille de la grande braguette que toute l’assistance était écroulée et qu’après il avait pris mon poing sur sa gueule…

 

Mariette je l’ai revue à un concert cet été sur la côte pendant que je saluais le public elle semblait toute excitée me faisait des grands signes à côté d’elle le blondasson tout mollasson me biglait de ses yeux ronds elle avait pris du sein et de la hanche la mâtine et en plein cagna elle portait encore ses bas sous sa robe informe tâchée sous les bras

- Justin tu me reconnais , Mariette tu sais notre première communion c’est que tu es devenue une vedette tu sais voilà mon mari il est représentant en aliments pour chat on a fait construire une maison et on a tous tes disques tu sais j’ai dit aux copines du supermarché je suis caissière que je te connaissais enfin tu sais elles étaient bluffées tu n’as pas changé Justin tu sais un p’tit peu seulement moi si on a trois enfants maintenant le premier te ressemble tellement et le quatrième est en route le mari faisait la gueule et matait deux anglaises qui léchaient des esquimaux en gloussant moi je voyais Mariette l’autre la vraie dans la sacristie dans le grenier tout en m’efforçant d’être aimable avec une grosse dame qui minaudait devant moi

- il faut que je démonte ma batterie, m’excusai-je pour me libérer de cette Mariette j’avais envie de taper dessus pour l’effacer de ma mémoire une bonne fois pour toute à bientôt Justin tu sais… j’ai croisé un jeune homme qui voulait absolument entrer dans mon orchestre une grande formation que je voulais créer pour pouvoir taper comme un fou en souriant et j’ai pensé à l’éclat de rire que provoquera l’annonce de la nouvelle : et maintenant voici le big band de…

Ah ! j’ai oublié de me présenter, je m’appelle JUSTIN PETITCOUP.

 

©  Jacques Chesnel

12.09.2008

ORSON WELLES

Cette année-là, j’avais été accueilli non pas par une, mais par des trombes d’eau, des avalanches de pluie drue et froide pour un mois de juillet, bref le déluge. Pas d’arrêt au parking déjà encombré (il devait y avoir pas mal de monde, remarquai-je), plutôt directement et provisoirement devant l’entrée principale… ça commençait bien !, contrairement aux années précédentes si ensoleillées et chaudes à Belavit. Des signes amicaux de la main des occupants derrière les fenêtres, contradictoires, venez vite pour les uns, attendez pour les autres, c’est ce que je comprenais, putain de flotte… et en plus d’après la météo, l’été serait pourri, certains paysans disant toujours oh ben vous savez dessus c’est tout sec et dessous c’est tout pourrrrrri avec encore plus de rrrrrrroulement… bon on était prévenu ; il y avait de quoi assurer chez nos hôtes question alimentation et ce qui va avec, pour les longues soirées aussi, le piano ½ queue, des partitions, des tonnes de livres, de disques 33 tours et CD et autre lecteur de DVD pour les amateurs de cinéma que nous étions tous ou presque… j’avais choisi et emporté quelques sélections de célèbres pointures, Bergman, Bunuel, Carné, Scorcese, Truffaut, Visconti et pour moi le plus grand d’entre tous, le génie à l’état pur, Orson Welles…

 

J’avais sagement poireauté une bonne heure, débarqué dans la gadoue, reçu comme une altesse royale et bu un thé suivi de quelque chose d’irlandais de plus corsé ensuite… la fête pouvait commencer, les agapes aussi, cela continuait en fanfare… Pas question de terrasse par ce temps là, nous étions presque entassés dans la grande cuisine, table géante, bonnes bouteilles et saveurs prometteuses, oublié le déluge et à la tienne Etienne je veux mon neveu tu parles Charles, ce genre de conneries… Le repas fut copieux et animé comme d’habitude, blagues, rires, toasts, encore un peu de fromage quelques fruits, rires niais… pas le temps de dire ouf, champagne brut de décoffrage, allez la veuve Cliquot, encore une tite goutte, oui, ma voisine (la ricaneuse, toujours la même blonde) wouah rota-t-elle ça réchauffe pas vous… et hop, on débarrasse la table, tout au lave-vaisselle et  tout le monde au salon… où comme d’habitude de petits groupes se formèrent pour finir la soirée et commencer la nuit… de la musique, Chet Baker avec Mickey Graillier, amateurs de jeux divers et pour d’autres le cinoche en réduction devant la télé et le choix du premier film… bon alors aux voix, un Bunuel, va pour Le charme discret de la bourgeoisie, quelqu’un railla oh on est entre nous n’est-ce pas, très drôle dit un autre et chut ça commence… commentaires en cours, rires ou grincements… fin. Bon dis-je, il est trop tard pour un autre ? non alors un Welles (j’avais apporté les trois shakespeariens, Macbeth, Othello et Falstaff) allez comme tu veux tu choises, va pour Othello, ôtez l’eau y reste pas grand chose suggéra un invité déjà imbibé… personne ne connaît ? 1952, palme d’or à Cannes, vous allez pas être déçus les p’tits gars…moteur, départ.

 

 Aussitôt tous scotchés par le noir et blanc, éclairage et cadrage superbes, Orson le Maure de Venise impérial, la délicate Desdémone interprété par la canadienne Suzanne Cloutier qui remplaça Cécile Aubry initialement prévue, un Iago retors à souhait, Iago ah le salaud  diffusant le poison de la jalousie, qui complote, magouille, soudoie, corrompt, puis décide qu’il faut supprimer le brave Rodrigo… la scène du meurtre dans l’établissement de bains (tournée dans le hammam d’Essaouira, l’ancienne Mogador) où il plante son épée à travers les lattes de bois à la recherche de la victime, et que je te transperce avec une incroyable fureur au hasard là, là puis encore là, le voilà, une incroyable sauvagerie, les chairs meurtries, égratignées, lacérées, écorchées, déchirées, écartelées, tailladées, déchiquetées par la dague, et maintenant tout s’emmêle inexorablement c’est Lady Macbeth qui tend les poignards à un Macbeth halluciné pour tuer, massacrer, égorger, éventrer, fouailler, dépecer, dépiauter le roi Duncan, Macbeth et ses poignards ensanglantés, dégoulinant du sang royal et alors voici Falstaff caché pendant la terrible bataille de Shreasbury avec ces centaines de soldats dans la brouillasse et la bouillasse, la piétaille sauvagement mutilée hurlant sous les ordres, cris de guerre et plaintes des mourants à fendre l’âme, ces blessés agonisant, cadavres dans la fange innommable, les nobles en armure ferraillant dans leurs armures cling cling gling montés sur des chevaux apeurés, hennissant et piaffant, aux yeux exorbités pendant que Iago s’acharne sur Rodrigo qui s’effondre désarticulé, la béance des plaies et Macbeth hébété, son épouse, va tue aussi les garrrrdes Macbeth tue les, tous ces cris déchirés et déchirant, ceux trois des sorcières piaillant vociférant, la prédiction, la forêt de Dunsinane qui avance, Macbeth hagard, Othello errant, Orson démiurge shakespearien aux yeux déments et revoilà Iago ladre assoiffé de ce sang qu’il fait gicler, flot continu, torrent pourpre, avalanche carmine, cascade de magenta et déluge d’amarante qui se répandent partout sur moi, il faudrait que je me protège mais comment…non non arrêtez…et et et…

oh oh hé l’ami réveille-toi bon dieu, calme toi, ces bras qui me secouent, secousse  encore, une petite claque, une grande baffe ça va hein ça va dis, répond nous… c’est quoi ce sang ? oh ! tu était dans un tel état, une telle agitation… à nous faire vachement peur, tu sais…  qu’est-ce qui s’est passé, dis…

… alors camarades, ce film, hein ? formidable, non ?...

 

©  Jacques Chesnel  (Jours heureux à Belavit)

05.09.2008

CUITE

Il y avait longtemps que nous voulions visiter l’Ecosse ; les souvenirs de collègues de bureau, les pubs à la télé, les annonces de voyagistes, les promos et tout le tintouin… aussi lorsque l’occasion se présenta, la disponibilité de l’amour de ma vie pendant presque un mois et la mienne pareille la décision fut vite prise à l’unanimité en route donc pour l’Ecosse…

Pas par avion non, traverser le channel sur un ferry-boite, contempler la campagne anglaise en ce beau mois de juin avant les invasions touristiques et nous voilà bientôt à Edinburgh visite de la ville puis Glasgow pareil très chouette on allait pas s’éterniser on avait envie de faire un grand tour et détours à l’ouest dans les îles et les Highlands avec l’idée bien précise de visiter les hauts lieux du whisky ma boisson favorite dont j’avouai ma méconnaissance sur la fabrication les grandes caractéristiques et les marques réputées. Ce fut d’abord Islay qu’on prononce aïe-lou en commençant par Lagavulin, Laprohaig et Bowmore puis Ila et traversée direction les îles Jura (ses 6000 cerfs dit-on) et Mull. Le soir, ça tanguait  sérieux dans le paddock je commençai à avoir une petite idée sur le malt le sol tourbeux et l’importance de l’eau de l’air marin ah ouille l’Ardbeg et sa trentaine de versions proposées au Lochside Hotel fallait tenir le coup y avait encore du chemin… puis le loch Ness sans Nessie aux abonnés absents pour nous et le Lomond cette merveille avec son Queen Elisabeth Forest Park et nous voilà remontés jusqu’à Inverness l’achat d’un pull pour l’amour de ma vie qu’aurait bien dévalisé toute la boutique de Sir Alexander Mackensie qui me confia prendre bientôt sa retraite ah bon où ça mais en Périgord noir my dear pour la gastronomie on a promis de se revoir là-bas… maintenant à l’attaque des Highlands et surtout la région du Speyside entre Inverness et Aberdeen et sa rivière la Spey où on trouve quelques malts mythiques dont la plupart débutent par glen (vallée) on décida de poser un peu nos pénates et notre choix se porta sur Tomintoul ya des choix comme ça  pourquoi aussi le Golden Arms Hotel plutôt que celui de l’autre côté de la place ?. Situé dans la région des rivières Livet et Avon, le village est connu des touristes britanniques  servant de camp de base pour les randonneurs et le alpinistes amateurs de ces belles montagnes granitiques fournissant une eau douce qui, souvent, coule sur des landes de bruyère. Débarquement à Tomintoul. Reconnaissance du lieu sympathique et cosy valises posées petit roupillon et un tour d’approche immédiatement avant le repas du soir à 19 heures clignotement de néon sur boutique Glenlivet Depot Whisky on était en plein dedans l’amour de ma vie me chuchotant à l’oreille déconne pas sois raisonnable ben tiens good evening I am french euh le type très sympa voici ce que nous avons et le Glenlivet oh c’est tout près d’ici et very good alors je vous dis pas tous ces « glen » une trentaine avec des noms connus comme le Glenfiddich ou le Glen Grant vous goûter ? un peu je vous fais confiance et j’ai pris quatre bouteilles dont le Glenlivet 21 ans d’âge sur sa recommandation. L’amour de ma vie : pour mon frère je vais pas mettre ce prix là je sais même pas s’il aime le ouiski euh vous avez du Jauni Walquaire oh sorry madame pour le whisky ordinaire c’est à l’épicerie qui est tenue par ma femme et vlan ! vous pouvez passer par cette porte et allons-y pour une bouteille de cette merde…

On commençait à avoir une petite faim, le restaurant déjà presque plein beaucoup de poisson au menu avec une bouteille de blanc please la serviette autour du cou j’attaque et ma fourchette s’arrête à mi-chemin je dis oh putain quoi ? ne te retourne pas mais quoi ? et je lui lâche c’est Papa qui vient de rentrer dans la salle et qui s’approche ne te retourne pas… mais ton père est mort depuis 15 ans d’un accident de voiture voyons… et Papa s’assoit à la table d’à côté avec une dame qui n’est pas Maman et je reste avec ma fourchette l’amour de ma vie le regarde et fait oh en mettant la main devant sa bouche et Papa la regarde il sourit l’air étonné et moi aussi je souris l’air estomaqué et Papa lui aussi alors je lui marmonne en baragouinant vous ressemblez tellement à mon père que j’ai eu un choc c’est comme si vous étiez lui Papa continue de sourire oh really yes et je sors une vieille photo de mon portefeuille et Papa dit mais c’est moi là… le même visage un peu rougeaud, la même coupe de cheveux bien dégagés sur les oreilles, le même air bonasse, affable, habillé pareil c’est-à-dire n’importe comment c’est  Papa qui se lève et me serre vigoureusement la main et embrasse l’amour de ma vie toute raide j’y crois pas ; Papa nous fait un signe venez à notre table et nous nous installons et bavardons pendant tout le repas avec force gestes expressions enfin bref on se comprend je lui dis pour Papa pour Maman plus tard on lui montre d’autres photos celles des enfants oh lovely children apportez donc une autre bouteille et vous moi gallois de Cardiff plus travailler dans charbon bon dieu comme mon père I am retired venir ici pour pêche très bonne et vous moi banque rencontré mon épouse banque aussi et voyage en Ecosse ahahah. Au moment de payer Papa devint plus rouge que d’habitude mais j’insistais et il me dit bon maintenant j’invite vous au lounge bar l’amour de ma vie moi je suis crevée je monte à demain et Papa et moi entrons dans une pièce enfumée et bruyante une dame au piano désaccordé dont les dents ressemblent aux touches blanches et l’assemblée chante chacun avec un verre à la main et Papa qui s’appelait Dylan le mien s’appelait Robert me tend un verre plein d’un liquide ambré se met à chanter très faux comme les autres et moi aussi en yaourt mais avec conviction cela dura des heures et des verres et des verres et quand il fallut monter l’escalier heureusement que Papa Dylan et moi on se tenait enlacés et titubants chut chut chute…

Le lendemain matin, nous nous retrouvâmes à la même table lui frais comme un gardon moi gueule de bois carabinée hello you sleep well not at all nous nous quittâmes à la fin du petit déjeuner avec échange de photos d’adresses et embrassades…

je lui dis combien j’avais été heureux de prendre une telle cuite avec mon père… quinze ans après sa mort.

 

©  Jacques Chesnel  (l’amour de ma vie)

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