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03/03/2016

RENDEZ-VOUS AVEC UN AUTEUR

                         

Quand le patron m’appela et me dit Muriel c’est toi qui va faire l’interview, mon sang n’a fait qu’un tour car si je connais bien ou crois tout savoir sur tous les auteurs connus, je n’avais jamais entendu parler de celui-là, un type qui écrit exclusivement sur un blog, sur la toile !. Détrompe-toi, renchérit mon patron chéri, ce mec est lu par des milliers de lecteurs, ses fans se comptent par plusieurs centaines, il fait un vrai malheur depuis cinq ans ce qui fout la trouille aux éditeurs dont il se moque, voilà ma belle, à toi, j’ai pris rendez-vous c’est mercredi à quinze heures chez lui allée Madame de Sévigné, tu mets ta plus belle robe, la plus courte…

Je me suis précipitée sur internet et en effet et j’en suis restée toute ébahie, une pleine page wikipédia, un nombre d’entrées considérable, plus de deux cents textes publiés, des commentaires élogieux à la pelle, c’était tout simplement incroyable que je sois passée à travers, je pris des tas de notes pour ne pas paraître plus ballotte que je le suis malgré tous mes diplômes.

 15 heures pile, un petit immeuble entouré de verdure, le digicode, le nom Jacques Chesnel, je sonne, oui répond une voix grave, je m’annonce : Muriel Branlon-Lagarde de la revue « Beaux Textes », nous avons rendez-vous, c’est au deuxième porte à droite, cooinc, dans l’ascenseur j’ai le palpitant qui palpite, je rajuste un peu mon soutif pigeonnant qui me fait un décolleté plongeant, je tire une peu sur ma minijupe et sur mon string qui me triture les fesses.

La porte est ouverte entrez dit-il, je bute sur le paillasson et manque de me ramasser et c’est ainsi que je me retrouve dans ses bras !, il sent Eau Sauvage de chez Dior à plein nez, il est grand, porte beau pour ses heu quatre-vingt ans bien tassés voire plus avec ses longs cheveux blancs qui lui tombent sur le épaules qu’il a larges enfin surtout la veste, on dirait Paul Newman tenant le rôle de Buffalo Bill dans un film, droit, bronzé, amène, un sourire un peu carnassier à la Trintignant aïe. Je dois être toute rouge et avoir l’air carrément gourdasse, vous vous appelez comment déjà Muriel, veuillez- vous assoir  là Muriel, je plonge dans un fauteuil comme celui d’Emmanuelle dans le film, ça commence bien, mon string  part en vrille et soudain j’ai des ballonnements et des gaz, vite faut que je me libère, je vous écoute mademoiselle, je pète, ouf.

Alors bon c’est à moi mais je ne sais pas encore où j’en suis, le vieux matou a l’air de vouloir m’intimider mais j’en ai vu d’autres heu quels sont vos maîtres enfin les écrivains qui comptent pour vous, vous pouvez m’appeler Jacques, puis quoi encore, un peu pompeux il me balance tout de gogo : une sorte de symbiose entre James Joyce et Frédéric Dard, Chateaubriand et Jean Echenoz (là je frémis c’est mon écrivain favori), Albert Cohen et Virginie Despentes, pas du tout Proust et d’Ormesson que je déteste, il se fout de ma gueule c’est évident, voulez-vous boire quelque chose, un thé au jasmin ou une camomille et d’où vous vient votre curieux patronyme ma chère Mumu, il commence à me gonfler ce Chesnel-là, et vous écrivez depuis longtemps comme tout le monde ? demande-je en touillant dans mon breuvage sans saveur, oh j’avais commencé bien avant que j’eusse terminé dans le futur, tenez par exemple dans « Corrida à la Samaritaine » j’ai mis trois ans pour trois lignes, vous rendez compte ahahah une ligne par an et je devins célèbre puis-je vous inviter à dîner à la bonne franquette (à la bonne franche quéquette oui vieux sacripant) j’ai un sauté de veau au frigo et un p’tit Lambrusco de derrière les fagots à moins que vous ne préfériez un verre de bordeaux avec des rillettes hihihi, je ne réponds pas, vous avez, dis-je, un phrasé un peu déconcertant pour des novices et cette absence de ponctuations qu’on vous reproche souvent, mes lecteurs ou plutôt mes lectrices raffolent de ces partis-pris flagrants ça les émoustille surtout les intellectuels et telles les érudits et dites (et Rudy aussi, mon petit copain) les jeunes lesbiennes et les vieux pédés allez savoir pourquoi, à propos vous savez j’ai connu intimement et manuellement une Branlon au collège en terminale à Belfort en 46, une parente à vous ? je crois que je vais le gifler et défaire sa mise en plis d’autant qu’il louche de plus en plus  furieusement sur mes gambettes découvertes à la Zizi Jeanmaire donc je re-tiraille en vain sur ma jupette et je me relance : ainsi internet pour vous c’est une fin ou un moyen plus direct de communiquer ?, je ne communique point Mumu, je m’exprime et jette en pâââture mes pensées et autres divagations sans prétention et ça marche mieux que le tandem Lévy-Musso ou l’affreux Bègue BD alors hein je fonce Alphonse comme disait mon grand-père, dites, j’ai aussi connu de très près une Lagarde, non pas la Christine trouduc-machin-chose, rassurez-vous, non une vraiment belle, à Douarnenez en 52, une parente à vous ?... le téléphone sonne, un petit chien affreux fonce sur moi et aboie furieusement, allo oui elle est là… c’est pour vous, votre directeur chéri qu’il dit, ok patron j’arrive, j’éteins mon magnéto, au revoir Monsieur, c’est quoi au juste votre nom bizarrement composé ? me dit-il en me raccompagnant une main un peu trop appuyée sur mon épaule, vous savez, j’ai connu une...

Le clébard bâtard me mordille la cheville en sortant. Chesnel lui donne une gentille tape, allez couché Marcelproust, t’es qu’un vilain toutou, faire ça à cette gentille demoiselle !.

16:15 Publié dans Mes textes | Lien permanent | Commentaires (0)

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