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20/12/2009

LA MENDIANTE ET L'ABAT-JOUR

Cela faisait déjà quelque temps qu'il l'avait répérée, il ne savait rien d'elle qu'il voyait accroupie ou assise sur un petit banc très bas dans le parking du grand magasin, proche de la porte d'entrée, toute recroquevillée, avec en évidence un carton sur lequel était mal écrit mais sans faute : je suis sans travail avec deux enfants à élever, c'était tout, cela en disait long mais hélàs pas grand-chose aux yeux des chalands indifférents car sa sébille qu'elle tendait timidement était souvent vide ; à chaque fois, il glissait une pièce d'un euro et obtenait un merci dans un souffle avec un léger accent indifinissable, balkans ?.

Le soir, après un dîner léger dans sa cuisine minuscule, Jérome passait dans son salon/salle-à-manger pour regarder un film à la télé sur la centaine de chaînes grâce au câble ; depuis le départ de Myriam, il ne sortait plus se contentant d'un film par soir et après au lit avec un somnifère pour ne penser à rien. Dans l'immeuble d'en face, au sixième étage, le même que le sien, il y avait un abat-jour déjà allumé lorsqu'il se vautrait sur le canapé et de temps en temps il jetait un œil sur la fenêtre et l'abat-jour toujours allumé, un abat-jour assez volumineux d'aspect plutôt ancien qui lui rappelait celui d'une voisine chez qui il prenait des leçons de piano lorsqu'il avait quinze ou seize ans, un objet avec un gros nœud rose qui trônait sur une cheminée factice, il profitait d'ailleurs de ces leçons pour lorgner dans le décolleté de Madame Agathe, si généreux et si profond.

Ce jour là, il n'y avait pas beaucoup de monde, Jérôme lui demanda si ça va ? oui, répondit-elle en rougissant, vous ne pouvez pas entrer dans le hall ?, non, eux pas vouloir, une conversation s'amorça devant les clients à l'air étonné ou méprisant

- vous logez où ?

- chez une madame, une chambrrre

- les enfants vont à l'école

- oui un peu

Avec le doigt Jérôme lui montra son alliance qu'il portait encore

- vous ?

- oui marrri restè pays sans travail

- quel pays ?

- là-bas

- vous avez des papiers ?

- papiès... non

- attendez, moi aller voir direction

A la direction qui le fit poireauter car ce n'était pas pour acheter, on lui expliqua que vous comprenez si on en autorise un ils vont tous rappliquer et alors la clientèle je vous dis pas... et puis on ne sait pas d'où ils viennent, mais je suis un client, moi monsieur... et cela ne vous dérange pas de laisser une femme dans le froid les odeurs et les gaz d'échappement ? mais vous c'est pas pareil... évidemment.

Tous les soirs, le rituel était le même, allumer la télé, s'affaler sur le divan, regarder par la fenêtre et l'abat-jour toujours allumé. Jérôme aurrait bien demandé au gardien qui habitait dans cet appartement, un homme une femme une personne seule comme lui, il pensait à une femme dont le mari était parti et qui se retrouvait tous les soirs devant sa télé et sa centaine de chaînes, comme lui. Quand le film était fini, et après un coup d'oeil aux infos, il allait à sa fenêtre dans l'espoir d'en voir et d'en savoir plus ; rarement, l'abat-jour était éteint et il se posait tout un tas de questions sans réponse, heureusement le lendemain la lumière était revenue.

Maintenant, Jérôme avait droit à un sourire en plus du merci, elle avait un petit haussement d'épaules lorsqu'il s'excusait de ne pas avoir de monnaie, elle lui disait bonjourrrr et au rèvoirrr ; il s'était inquiété de ne pas l'avoir vu deux mardis de suite, il fut soulagé de la revoir et devant son air interrogatif enfant malade hospitâââl avoua-t-elle, Jérôme lui sourit et doubla son obole, il ne voulait pas employer le mot aumône qui lui rappelait trop cette religion imposée qu'il avait rejetée il y a si longtemps ; il lui demanda si elle n'avait pas de problème avec la police, elle regard autour d'elle et fit non de la tête et dit moi courirrrr ce qui prouvait son angoisse, elle devait avoir entendu des propos désagréables. De retour de voyage, répondant à l'appel désespéré de Myriam en pleine confusion, il la revit, elle était toujours là avec ses yeux qui brillaient quand elle apercevait Jérôme qui se posait des questions, était-il vraiment tombé amoureux ?, et elle, n'y avait-il pas dans son regard ?.

Depuis quelque temps, le problème des émigrés et des sans-papiers avait pris une ampleur qui inquiétait Jérôme, le ministère de l'immigration et de l'identité nationale dont il se demandait ce que cela pouvait signifier, les comportements et les propos racistes des ministres, la résurgence de la xénophobie, les tribunes dans les journaux et sur le net, les émissions et débats à la radio et à la télé, il avait pleuré et applaudi à la projection du film Welcome, rencontré des associations de défense des droits de ces paumés, participé à des discussions enflammées sur leur sort et notamment sur les exclusions, les rafles jusque dans les écoles, les expulsions vers un pays en guerre, les tracasseries administratives, signé des pétitions malheureusement restées sans réponse... mais pourquoi était-il à la fois révolté et incompréhensiblement heureux, peut-être parce que la mendiante était encore là, accroupie ou assise sur son petit banc et l'abat-jour toujours allumé...

... jusqu'à ce matin-là quand il apprit que la police était venue la chercher et l'avait emmenée, jusqu'à ce soir-là où il constata que l'abat-jour n'était pas allumé et que les feux d'une ambulance clignotaient au bas de l'immeuble.

 

©  Jacques Chesnel  (Miscellanées)

 

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CONVERSATION 14

- je sais plus très bien où j'en suis car j'y entrave que couic de nouveau

- allons bon décidément

- vous y connaissez quèque chose vous à la grippe cochonne  hache un naine un... et au tamis flou ce vaccin qui guérite

- j'avoue que je suis un peu comme vous

- ah ! et maintenant en plus cette taxe carbone à rats pour l'écho au logis, n'importe quoi

- bon soyons clair parce que avec toutes ces informations contradictoires y en a qu'une seule chose de certain... va falloir encore cracher au bassinet comme des pauvres pékins de chinois qu'on est

- attention ils veulent pas qu'on crache ailleurs que dans le bassinet... après tout  pourquoi pas si ça tue les microbes

- vous vous voyez avec un masque vert en plus

- remarquez pour Simone qu'est moche comme un pou ça se verra moins

- ben si tout le monde n'en n'a on se reconnaîtra plus et bonjour les qui à propos

- tenez... pas plus tard

On frappe à  la porte

- ça doit être Maurice, ENTRE

Cris d'horreur, hurlements

- mais... mais... qui... qui êtes vous ?

- ben c'est moi, Maurice, bordel

- hou ! tu nous a fait une de ces peurs avec ce masque on t'aurait dit Jacques Villeret dans le navet de la soupe aux chou

- ils nous ont obligés au bureau, tout le monde n'en porte, c'est la consigne

- t'enlèves ça vite fait... ici on est pas au bureau et y a pas de signes de cons

- ouf... je respire un peu mieux et ça donne soif ce machin là, des fois que ce serait un coup des publicitaires genre ce gars-là à la Rolex pour nous faire picoler plus

- va savoir... comment vous faites pour vous repérer au bureau

- on a tous des pancartes à la boutonnière, tenez regardez

- y en a pas qui triche ?

- comment voulez-vous, on a embauché un contrôleur

- un contrôleur de masque ?

- ils reculent devant rien

- et à la cantoche ? pour bouffer ?

- ça pose un problème, on est plus qu'un seul par table obligatoire... alors il y a la queue forcément et ça rouspète sec surtout Monique qu'est rousse et qui pète souvent

- ah ! c'est malin, si t'as que ça comme plaisanterie Momo tu peux repasser

- nan, mais d'abord tout le monde rigole

- et ben pas nous parce que cette cochonne de grippe

- on en a vu d'autres

- vous pensez à l'espagnole

- il y a tellement de virus de partout maintenant alors espagnole ou d'ailleurs

- et les antibiotiques qui ne font plus rien

- tenez l'aut' jour à la pharmacerie, le réparateur nous dit de toutes façons soyez tranquilles il y aura des milliers de morts

- putain, je remets mon masque

- hé on est pas contagieuses et tu vas foutre la trouille aux gamins

- avec allo ouine et tout le tintin ils ont pus peur de rien

- ils vont interdire les matchs de foot qu'y paraît

- et pourquoi pas le tennis

- parce que y a que deux joueurs par match

- n'empêche et dans le public

- c'est un jeu de chochottes et un public de tantes alors qu'au foot c'est du lourd des costauds

- et au rugby avec leur calendrier de balèzes où qu'y font tenir leur serviette avec leur gourdin du matin vous trouvez ça correct

- de toute façon ce cochon de virus y fait pas de différence

- comme l'autre là le chique au goujat ragnagna à la Rénunion

- et cette salope de mouche qui fait tusais tusais que les gens s'endorment sans même le savoir

- et si qu'on s'attrape les deux en même temps

- avec le cancer, le sida, almisère ou parkingson en plus on n'en sort plus ils savent pas quoi inventer

- on a intérêt à se protéger... Maurice court nous acheter des masques, pasque je me sens pas bien tout d'un coup et mouche-toi dans ton coude quand même

- et demandez si ils auront assez de tamis flou en cas des épis et demi.

 

©  Jacques Chesnel  (Conversations)

 

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