16.04.2009

CARTE DE VISITE

Il faisait le signe d'avancer avec la main stop reculez braquez un peu non de l'autre côté stop maintenant avancez vers moi stop là c'est bon. La voiture une Mercedes classe A flambant neuve mais un peu  cabossée était maintenant bien rangée le long du trottoir et elle sortit souriante merci c'est sympa j'ai toujours un peu de mal à me garer correctement. Elle devait avoir une cinquantaine bien sonnée elle en paraissait dix de moins au moins. Julien la trouva très belle.

 

Monique était partie, elle l'avait quitté du jour au lendemain sans crier gare ou autre chose, partie acheter de la laine pour tricoter un pull destiné à la petite-fille d'une amie ; Julien l'aimait toujours l'attendait encore depuis maintenant plus de deux ans et se demandait quelquefois si. La solitude était devenue supportable grâce au travail à l'agence de voyages qui lui convenait bien, deux ou trois visites par mois chez une personne compréhensive étaient bonnes pour la libido pour le reste bof fallait faire avec.

 

Ils se retrouvèrent à l'horodateur, il l'aida parce qu'elle n'y comprenait rien elle lui serra la main chaleureusement en lui disant je suis en retard je vais à un concert au conservatoire où une nièce est prof merci encore au revoir monsieur. Julien allait lui dire heu elle partit en courant. Après son rendez-vous qui lui parut horriblement long Julien revint en courant, la Mercé était toujours là. Il prit une carte de visite et y écrivit je suis seul si vous aussi… soulignant son numéro de phone et la coinça sous l'un des essuie-glaces sur le pare-brise et trouva qu'il était culotté mais bon.

Trois jours après il reçut un coup de fil il ne reconnut pas la voix qui lui donnait rendez-vous pour le samedi suivant à un banc public situé sous un frêne juste après le pont du chemin de fer à seize heures trois jours où le cœur de Julien recommençait vraiment à battre un peu plus fort. Comme il détestait être en retard il fut sur le banc une heure avant l'heure en se rongeant les ongles chose qu'il n'avait jamais faite auparavant. Une jeune femme élégante se dirigea vivement vers lui mais enfin pour qui vous prenez-vous monsieur à asticoter ma mère de cette façon à votre âge c'est répugnant je vous conseille de vous tenir tranquille sans cela elle avait dit cela non pas ça et repartait aussi sec alors qu'il commençait à pleuvoir attendez mademoiselle attendez je Julien resta coi dépité penaud mouillé et but toute la nuit en hurlant merde toutes les dix minutes en se demandant pourquoi il avait quel godiche.

Trois jours après tiens trois jours décidément nouveau coup de téléphone nouvelle voix à la même heure et rendez-vous pareil hésitation j'y vais - j'y vais pas j'y vais rebelote et là se pointe la mère que Julien trouve encore plus belle que la fois précédente alors voilà bon c'est pour ma fille faut l'excuser mais elle veut absolument vous revoir j'ai eu beau évoquer invoquer la différence d'âge rien n'y fait mon mari est furieux elle dit ne penser qu'à vous sans arrêt depuis qu'elle vous a vu voilà bref elle est amoureuse on a beau la raisonner elle en a parlé à sa meilleure amie qui lui a dit pour moi c'est pareil ma vieille maintenant l'âge tu sais on s'en tape j'ai vécu avec un connard plus jeune tu vois alors vous comprenez monsieur vous laissez ma fille tranquille sans ça elle n'avait pas dit cela et elle repart laissant Julien piteux pitoyable pis encore attendez je vous et voulut boire toute la nuit mais cette fois les bouteilles étaient vides.

Les deux jours suivants Julien attendit fébrilement le troisième et la sonnerie du téléphone même heure voix différente une sœur peut-être nouveau rendez-vous fixé pareil Julien se dit cette fois basta je n'y vais pas dans quel merdier me suis-je fourré et puis tant pis on verra bien j'y vais.

 

De loin, il reconnut la silhouette, la démarche.

Celle de "l'amie".

Monique.

Depuis ce jour, Julien n'aide plus les dames à se garer et ne distribue plus de cartes de visite.

 

©  Jacques Chesnel  (Miscellanées)

 

09.04.2009

AGACEMENT

Ce qu’il pouvait m’agacer, quand il répondait au téléphone à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit ; il était toujours en train de manger : abo, mbonjur, mmnattend, et il continuait de parler au lieu d’attendre d’avoir avalé sa foutue bouchée de je ne sais pas de quoi, ah si de la bouillie et patatif em fapata, arrête de parler merde bouffe et répond après mais… rien’y faisait… tout le monde lui a dit, sa famille, ses copains, ses femmes actuelles ou ses ex… et en plus il avait un appétit à se demander si son estomac allait pas un jour réclamer un peu de répit, une pause, une suspension, une récréation, surtout quand il baragouinait dans le bigophone… alors j’ai commencé à raccrocher abo clac alors il rappelait aussi sec aboo clac bon t’as pas compris mec on ne cause pas la bouche pleine, sa maman lui avait pourtant bien dit elle qui s’esbaudissait sur la gargantuamanie de son pantincruel de lardon plein de victuailles que déjà tout petiot il pleurait la bouche pleine normal, il tétait vorace, engloutissait tout ce qui lui tombait dans les mandibules, plus tard les filles se l’arrachaient et se le refilaient connu qu’il était comme un lécheur et aspirateur-suceur de première bourre d’où sa réputation de don juan au grand savoir faire-jouir, il avait été obligé de planifier c’est dire… sa grande hantise, les dents, la peur de perdre d’autant que dans la famille il y avait pas mal d’édentés et des dentiers chez presque tous les membres actifs ou pas…

si encore il n’enfournait pas les aliments les uns avec les autres (pas l’un après l’autre) en d’énormes bouchées qui défigurent sa trogne, cette façon de mâââcher, de tordre sa gueule en vrille, de se goinfrer dans la culture du gras par-ci du surgras par-là, non, que je t’engloutisse, bâfre, empiffre, tortore, ripaille… si encore il prenait le temps de goûter, déguster, savourer, de se délecter, non, c’est l’entonnoir immédiat comme s’il avait peur de manquer, comme si on allait lui retirer la bouffe de la bouche, récupérer les morceaux, faire des provisions avant la prochaine guerre, la disette en vue, l’immédiate famine…

quelqu’un m’a demandé : et alors, au restaurant ?... eh bien, cher ami, il ne va pas au restaurant, il ne peut aller au restaurant il est interdit de restaurant (comme d’autres de casino) suite à des réclamations et plaintes si nombreuses qu’il fallut bien en arriver là… on avait essayé de mettre un paravent devant sa table mais le bruit, l’avalement, la déglutition, le borborygme et autres gargouillements ou soulagements un temps pestifs faisaient un tel barouf que…

 

… à écrire tout cela d’un trait comme lui entasse ses provisions, je me sens une petite faim à moi, va falloir penser à couper le téléphone, j’ai pas envie qu’il m’appelle pendant, mambo mbonmjour…

 

Précaution : toute ressemblance avec une personne existante n’est pas fortuite ; ce personnage existe bien… dans mon imagination…

 

©  Jacques Chesnel  (Miscellanées)

04.04.2009

LUMIÈRE

Il y avait quelques exceptions dans mes amitiés lors de mes séjours à Belavit disons plutôt de rares incompatibilités d’humeur ou d’humour… je demeurais poli sans plus surtout pour ne pas faire de peine à nos charmants hôtes, car tous les gens présents étaient leurs amis… mais il y en avait quand même un que je ne pouvais vraiment pas sacquer et je suis sûr que c’était réciproque, restait à ouvrir des négociations ou à déclarer la guerre ouverte ce que je ne souhaitais nullement… je l’avais à l’œil si j’ose dire et pareil pour lui sans doute… on allait donc faire avec… à table lieu principal de rencontres on s’éloignait l’un de l’autre, au cours des conversations on prenait peu part, le plus souvent sauf sur les sujets consensuels… bon on évitait le pire… jusque là pas de problèmes, on faisait des efforts tous les deux faut reconnaître hormis quelques regards peu amènes… il portait beau ses quarante ans le Jean-Luis, une coquetterie, mais je lui trouvais l’air ou fanfaron ou veule selon les circonstances ou occasions… parfois il se mettait à débiter des diatribes logorrhéiques du genre Luchini l’acteur en aussi fou et plus chiant absolument sans intérêt pour moi et aussi certains autres avec des formules abracadabranle-bas de combat au cours desquelles je lui faisais de gros doigts d’honneur sous la table et sous les yeux horrifiés de ma voisine la blonde ex-dragueuse qui ne draguait plus vu qu’elle avait trouvé chaussure petite pointure à ses grands pieds mais qui devait se demander tout de même si ce n’était pas pour elle en souvenir de ses échecs cuisants avec moi il y a quelques années… bref tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles…

 

Un soir au cours d’une insomnie inhabituelle peut-être à cause de la grosse chaleur je sortis sur le pas de la porte de ma chambre pour prendre un peu l’air quand j’entendis de la musique en sourdine que je ne parvins pas à identifier et je vis une lumière allumée dans la cuisine située dans le bâtiment d’en face et mon zozo lui-même attablé en train d’écrire… ah bon parce qu’en plus il écrit ce con… un peu plus tard toujours sans trouver le sommeil je sors de nouveau… la lumière est encore allumée il est pourtant 2 heures 12 mais pas de scribouillard… j’attends un moment et me décide d’aller voir ne serait-ce que pour éteindre… j’arrive dans la pièce déserte… sur la table à côté d’une tasse à café vide et un cendrier plein une feuille remplie d’une écriture pattes de mouche à côté d’un stylo bic… et je me mis à lire immédiatement ce que vous venez à l’instant de lire…

 

©  Jacques Chesnel  (Jours heureux à Belavit)

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